Argentine : la démocratie en pleine évolution

Benjamin Perucki
22 Juin 2013



La nouvelle génération d'Argentins se lasse de la politique des Kirchner. À 4 mois des élections législatives, l'avenir politique de l'Argentine est incertain. Enquête.


Argentine : la démocratie en pleine évolution
Excepté Lionel Messi et son ballon rond, la viande de bœuf saignante et les « gauchos » galopant dans la pampa en habits traditionnels, l'Argentine paraît souvent bien trop éloignée des réalités européennes pour que l'on s'y intéresse de près. L'élection du pape argentin François en mars 2013, un pape que « les cardinaux sont allés chercher au bout du monde » selon ses propres termes, a (re)mis, pour un très court instant d'emballement médiatique, l'Argentine sur le devant de la scène. Pourtant, la situation politique du pays en ce début de XXI siècle, comme celle de nombreux pays latino-américains, a ouvert une réflexion sur l'évolution de la démocratie à laquelle l'Europe doit participer. A l'approche des élections législatives prévues en octobre 2013 en Argentine qui renouvelleront la moitié de la « Cámara de Diputados » (chambre basse argentine) et le tiers de la « Cámara de Senadores » (chambre haute), enquête sur l'état actuel de la démocratie argentine.

Une politique péroniste

Depuis 10 ans, l'Argentine est dirigée par les époux Kirchner - de 2003 à 2007 par Néstor, de 2007 à aujourd'hui par Cristina - qui ont chacun d'eux laissé une trace idéologique majeure pour le pays : le « kirchnérisme ». Évolution moderne du péronisme, il s'inspire de la politique « justicialiste » mise en place par le colonel Juan Domingo Perón, arrivé au pouvoir par la force d'un coup d’État en 1943. Précurseur pour certains du « populisme moderne » le justicialisme, qualifié par quelques spécialistes d'« attrape-tout idéologique » a réussi à coupler nationalisme et justice sociale. Cet héritage est aujourd'hui perceptible dans la politique de l'exécutif argentin. Plus encore, c'est autour de cet héritage péroniste que s'articule l'ensemble de la vie politique argentine, preuve de son adaptabilité remarquable. Un héritage qui, en Argentine plus qu'ailleurs, est essentiel à analyser, puisqu'il est maintenant veuf de son plus fervent porte-parole, Hugo Chavez.

On perçoit le kirchnérisme à travers quelques grands axes politiques majeurs. D'une part, la nationalisation d'entreprises a permis de rompre avec l'échec de la politique néo-libérale, entreprise par Carlos Menem (1989-1999), dont l'exemple le plus récent a été la nationalisation de Yacimientos Petroliferos Fiscales. D'autre part, la politique de mémoire anti-militariste a fait le procès de la dictature argentine passée, dont l'illustration la plus marquante a été le procès de Córdoba ouvert le 4 décembre 2012. Enfin, la politique d'inspiration populiste a été marquée par trois faits particuliers : l'interdiction des publicités de supermarchés dans la presse quotidienne qui a considérablement baissé les recettes de certains journaux, une diplomatie offensive vis-à-vis du Royaume-Uni concernant les Malouines, et le choix de maintenir la retransmission gratuite des matchs de football à travers le programme « Football pour tous ».

Ces quelques faits d'actualité, s'ils n'expliquent pas tout, révèlent néanmoins un aspect structurel de la vie politique argentine. Le péronisme, socialiste, anti-militariste et à certains égards, populiste semble toutefois s'essouffler aujourd'hui, ou en tout cas ne plus répondre de manière adéquate aux problèmes des Argentins.

Que faire des « orphelins du péronisme » ?

Depuis quelques années, sans doute du fait de l'apparition d'une génération qui n'a pas connu la dictature en Argentine (en témoigne la mort de Jorge Videla le 17 mai dernier), l'héritage péroniste semble s'épuiser. Depuis la crise de 2001 et la présidence Menem, les Kirchner ont su profiter d'une désolidarisation massive du peuple d'avec les partis politiques dont le fameux slogan  « Qu'ils s'en aillent tous ! » était révélateur.

Encore en 2007, selon un sondage, 95% des personnes interrogées déclarent ne pas faire confiance aux dirigeants politiques. Pourtant, depuis peu, on observe l'apparition de ce que certains appellent les « orphelins de la politique ». Ni kirchnériste, ni anti-kirchériste, ils représenteraient presque la moitié des Argentins. Ils viennent rebattre les cartes et peut-être même mettre fin à ce « prisme péroniste ».  Paradoxalement, ces « orphelins de la politique » qui ne se reconnaissent dans aucun parti pourraient motiver la naissance de nouveaux mouvements.

Au-delà des problèmes socio-économiques : le problème démocratique argentin

Certes, le bilan économique du « modèle K » semble statistiquement bon malgré l'inflation galopante : réduction du taux d'endettement de 135 % en 2003 à 41 % en 2011, augmentation du salaire réel de 72 % depuis 2002, chômage de l'ordre de 8 %. Le problème n'est plus de cet ordre comme lors des immenses manifestations de 2008. Désormais, l'enjeu est démocratique.

Pour l'heure, de grands mouvements de protestation s'opposent à la volonté de l'actuelle présidente de modifier la Constitution pour briguer un troisième mandat. La « providencialisation » de la vie politique argentine, très répandue dans l'ensemble de l'Amérique latine, semble devoir disparaître ou muter : les Argentins sont prêts à accepter de nouveaux partis politiques répondant à leurs nouvelles attentes, du moins à les préférer à un homme ou une femme providentielle kirchnériste.

Même si le deuil de la crise de 2001 n'est pas fait, et même si le péronisme charismatique a encore un avenir prometteur faute d'alternatives crédibles, une transition démocratique est en train de se produire. La cote de popularité de la présidente Kirchner est passée récemment en dessous de la barre des 25 %. C'est donc un nouveau stade de la démocratie qui pourrait se dessiner en Argentine, pas forcément moins populiste, en tout cas moins personnalisée.

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1.Posté par Vicky le 14/08/2013 19:34
Bonjour,
C'est la première fois que je lis ce journal et je suis tombée sur cet article parce que je suis Argentine et je voulais connaître l'imaqe que les étrangers ont de mon pays. malheureusement, j'ai trouvé que vous avez une vision un peu erronée, tout d'abord parce que l'Argentine ne se compare pas au Vénézuéla. Je dirais que c'est une image créée par Nestor Kirchner pour plaire au "peuple" argentin, plus qu'une vraie association. Par ailleurs, je crois que vous avez commis une erreur en ce qui concerne l'Histoire où vous dites "il s'inspire de la politique « justicialiste » mise en place par le colonel Juan Domingo Perón, arrivé au pouvoir par la force d'un coup d’État en 1943." C'est tout à fait le contraire, JDP n'est pas arrivé au pouvoir par la force d'un coup d'État sinon grâce à l'appui des travailleurs industriels. Je vous prie, s'il vous plaît, de revoir cette information et de modifier l'article si c'est possible.
De plus, et je vais être directe pour éviter les malentendus, vous êtes plutôt de droite, n'est-ce pas?
Le sujet de la "nationalisation" de YPF c'est tout à fait discutable. D'ailleurs ce n'est pas une vraie nationalisation. Il y a derrière tout cela un thème associé à la corruption. J'aimerais bien, enfin si ce pays était un pays moins corrompu, voir que l'YPF soit vraiment argentin. Mais non, donc j'aimerais vous demander aussi une révision là-dessus.
Je dirais que notre "présidente(E)" a une maladie chronique chez les politiciens, la cupidité, la soif de pouvoir à tout prix. Et malheureusement, voilà pourquoi je dis "chez les politiciens" (et j'espère que ce terme est péjoratif), elle n'est pas la seule. Elle est entourée d'un groupe de vampires et de sots.
En manière de synthèse, je vais partager cet article pour montrer votre vision.
Très cordialement,
Vicky

2.Posté par Bjm Pcki le 23/08/2013 17:58
Bonjour, je suis l'auteur de cet article. Merci de votre commentaire. Je tacherai d'y répondre avec le plus de clarté possible.

1- Tout d'abord, je ne compare par l'Argentine au Vénézuela. L'allusion à Hugo Chavez dans l'article marque l'importance idéologique de sa personne en Amérique latine, qui est selon moi indéniable. Cette idéologie, si elle ne peut pas s'assimiler au péronisme ou au justicialisme, en contient des ressemblances frappantes, qu'il peut être intéressant d'analyser ( ce qui n'est toutefois pas l'objet de mon article).

2- Après le Coup d'Etat de 1943 du Groupes des officiers unis (GOU), qui est un Coup d'Etat, Juan Domingo Peron qui était sous-secrétaire de la guerre, a été nommé "director del departamento del Tratabajo" du gouvernement, dont il est devenu un membre très actif. C'est en cela qu'il est "arrivé au pouvoir". Je reconnais néanmoins qu'il a été élu en 1946, président de la république.

3- Selon le Grand robert, une nationalisation est "l' action de transférer à la collectivité*, à l'État, la propriété d'un bien, spécialement des moyens de production appartenant à des entreprises privées". Le gouvernement argentin a pris possession de 51% des actions d'YPF. C'est donc techniquement une nationalisation. Je ne crois pas avoir donné mon opinion là-dessus. Ce n'est pas là, encore une fois, l'objet de mon article.

4- J'aimerais par ailleurs savoir ce que vous pensez de l'objet de mon article, c'est-à-dire de son fond, si vous êtes disposée à m'en parler.

Encore merci pour votre commentaire.

Très cordialement.

3.Posté par Guillaume DE STEXHE le 21/10/2013 18:15
Pour moi aussi, c'est ma première découverte de votre journal. Et tout d'abord, chapeau ! Bravo pour la qualité rédactionnelle de votre texte (réflexe de vieux prof d'univ....) ! Pour la justesse de l'analyse: je ne suis pas compétent pour en juger, mais cela me semble très cohérent par rapport à ce que j'ai pu entendre et lire ailleurs (j'ai de la famille en Argentine et j'essaye de suivre les choses). Mais le "péronisme" est quelque chose de très compliqué à comprendre pour nous, pas tant sur le plan théorique que sur le plan pratique...
Une demande (et une suggestion): pourriez-vous donner quelques sources et quelques références "pour aller plus loin"; par exemple pour l'évolution des paramètres socio-économiques de base ?
Encore bravo, et continuez !

4.Posté par FulvioRoderico le 07/11/2013 14:59
Je trouve très amusant le commentaire de la jeune femme qui dit que Perón n'est pas arrivé au pouvoir par un coup d'État ; elle ajoute même "c'est tout à fait le contraire". Étonnant quand on sait Perón est arrivé au pouvoir par la force et que l'autoritarisme est une constante de sa politique. Mais ici, en Argentine, c'est un tabou qui débouche forcément sur une accusation : "être de droite" (ce que dit la jeune femme en question à l'auteur de l'article). Ce qu’il y aurait de plus démocratique chez Perón serait la manipulation des masses à son profit, visible dès le 17 octobre 1945 ; ce jour-là Perón a fait organiser une manifestation populaire monstre en sa faveur. Depuis, le 17 octobre est le "jour de la loyauté péroniste", avec force manifestations organisées par les péronistes dans tout le pays. Censées montrer un hypothétique soutien populaire, elles ne sont en fait que des démonstrations de force.

Après avoir été déposé en 1955, Perón a passé le reste de sa vie à organiser son retour, qui a finalement eu lieu en 1973 (et qui a été l’occasion d’un massacre à Ezeiza d’ailleurs). Toutes ses manigances pour rentrer en Argentine sont absolument anti-démocratiques et montrent un homme qui s’est toujours considéré comme le détenteur légitime du pouvoir, même lors de ses 18 ans d’exil.

Enfin, Perón est responsable de ce tunnel noir que sont les années 1969-1983 : il a été un ferment de destruction dans le pays. À distance d’abord, fomentant la violence et les mouvements de guérilla qui ont conduit à l’assassinat du président Aramburu en 1970 (parce que ce dernier était accusé d’avoir fait disparaître le cadavre d’Eva Duarte dite « Evita »), puis pendant un an de présidence (1973-1974) et enfin quand son épouse Isabel Martínez l’a remplacé après sa mort, ce qui a été catastrophique et a mené au coup d’État de 1976, que la majorité des Argentins appelait de ses voeux, tellement le pays était sens dessus dessous. Toutefois, il ne savaient pas que cette dictature militaire serait la pire.

Le plus dramatique dans le péronisme n’est pas tant son héritage politique : tout le monde se dit péroniste, ce qui ne signifie plus rien. Ce qui est vraiment dramatique est qu’il a institutionnalisé la corruption généralisée : avec le péronisme, la corruption est descendue à toutes les strates de la société par le biais des chefs de quartiers et des syndicalistes.

Après, il y a bien sûr la vision autoritaire du pouvoir et cette conception patrimoniale de l’État, comme si c’était une grande « estancia ». Mais je dirais que c’est très hispanique. Que madame Kirchner succède à monsieur Kirchner en mettant son fils à un poste-clé du pouvoir est certes impensable en Europe mais pas trop chez nos voisins hispano-américains.

L’originalité argentine est d’avoir associé le fascisme italien avec le « caudillisme » espagnol en créant le péronisme. Et c’est sûrement pour cela que pour un Européen, l’Argentine est loin d’être un paradis démocratique.

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