Autriche : quelle coalition pour les cinq années à venir ?

11 Octobre 2013



Le dimanche 29 septembre 2013, les électeurs autrichiens ont désigné les 183 membres du Conseil national (Chambre basse). Si les partis traditionnels se sont maintenus, deux nouvelles formations s’installent au Parlement tandis qu’un mouvement de droite dure le quitte. Retour sur les résultas et présentation des négociations en vue de former le prochain gouvernement.


Crédits photo -- Reuters
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L’Autriche possède des comptes publics parfaitement équilibrés et un taux de chômage qui est régulièrement le plus bas de la zone euro. Sa capitale Vienne est considérée par d’innombrables études comme la ville avec la qualité de vie la plus agréable au monde. En outre, le système de démocratie parlementaire et l’organisation fédérale y sont efficaces et appréciés, malgré de fréquentes critiques quant au rôle des médias, leur proximité avec le pouvoir, et une certaine forme de corruption.

Surtout, alors que dans ces conditions l’Autriche devrait avoir confiance en elle-même, la population et les experts reprochent à la classe politique de s’être relativement enfermée dans son confort. L’opinion voit peu de différence entre les programmes des deux principaux partis, en coalition quasi permanente depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (1) : le parti social-démocrate d’Autriche (Sozialdemokratische Partei Österreichs) du chancelier Werner Faymann et le parti populaire autrichien (Österreichische Volkspartei) du vice-chef du gouvernement Michael Spindelegger.

C’est ainsi que la presse expliquait encore quelques jours avant le scrutin que ces deux grands blocs de centre-gauche et de centre-droit obtiendraient sans aucun doute assez de voix pour continuer leur alliance au sommet de l’État fédéral. Les citoyens ont donc rempli leur droit de vote soit avec un enthousiasme limité, soit avec la volonté de manifester leur mécontentement par un « vote de protestation » en donnant leur bulletin à des partis moins conventionnels et plus radicaux.

Malgré un léger recul pour chacun, le SPÖ obtient 26,8 % soit 52 sièges sur 183 et l’ÖVP 23,9 % soit 47 mandats. Si les négociations entre les deux leaders sont en cours, c’est le social-démocrate Faymann qui a le plus clairement évoqué son vœu de conserver la coalition actuelle. Il souhaiterait d’une part réduire le nombre de membres du gouvernement pour former des super-ministères à l’économie (et se heurte à la volonté de l’ÖVP d’y intégrer le domaine de l’emploi), « l’avenir » (recherche, intégration, famille, jeunesse), la santé et les affaires sociales, et l’éducation, la culture et les médias et d’autre part inviter des « experts indépendants » à entrer au cabinet, notamment au portefeuille de la justice, pour montrer une « nouvelle façon de diriger ».

Une victoire pour les eurosceptiques

Crédits photo -- Yann Schreiber/Le Journal International
Crédits photo -- Yann Schreiber/Le Journal International
Le débat politique sur l’avenir de la construction européenne est marqué par toujours davantage de scepticisme. C’est ainsi que, lors des élections de septembre dernier, plus de 25 % des électeurs ont voté pour des partis opposés à la monnaie unique, à l’approfondissement de l’Union européenne et pour certains clairement xénophobes. Ces scores semblent correspondre à une tendance de plus en plus perceptible en Europe : l’exemple de l’élection cantonale de Brignoles (France) montre une nouvelle fois que les « partis du système » peinent à réunir autant de suffrages qu’auparavant pour leur candidats et que le Front national peut arriver en tête localement, surtout que le taux de participation a été de 26,4 %. Un très bon reportage de l’hebdomadaire autrichien Die Presse am Sonntag, d’orientation libérale-conservatrice, se penche sur le cas du village de Gschnaidt, en Styrie, où le FPÖ (Freiheitliche Partei Österreichs – littéralement parti libéral d’Autriche) conservateur, souverainiste, populiste et nationaliste a réalisé son meilleur score parmi toutes les circonscriptions du pays lors des élections du dimanche 29 avec 48,4 %. De tels coups d’éclat permettent au FPÖ, pourtant lié à la scène néo-nazie, d’être la troisième force au niveau fédéral.

De son côté, le BZÖ (Bündnis Zukunft Österreich – Alliance pour l’avenir de l’Autriche) ne réalise que 3,5 %, perdant 7,2 % par rapport au scrutin précédent. Ce parti nationaliste était né en 2005 d’une scission du FPÖ organisée avec la complicité de Jörg Haider. On notera également les 5,7 % d’une formation encore peu évidente à définir : Team Stronach. Ce parti politique de droite à l’orientation libérale et eurosceptique a été créé de toutes pièces par Frank Stronach, homme d’affaires austro-canadien. Persuadé qu’avoir fait fortune avec son entreprise le qualifie plus de d’autres pour gérer l’économie d’un pays moderne, il a réussi avant les élections a convaincre plusieurs députés de quitter leurs partis pour former son propre groupe parlementaire. Ce populiste propose notamment de conserver l’euro mais de le renationaliser en lui donnant un nom et une valeur différente selon le développement des pays où il est en circulation. Non issu du sérail politique, il a su se démarquer par certaines interventions médiatiques déstabilisantes.

Petits nouveaux et poker entre amis

Après le FPÖ, les gagnants du vote sont assurément les libéraux : NEOS. Prétendant incarner « la nouvelle Autriche », cette alliance électorale entre le groupe NEOS à proprement parler, le LF (Liberales Forum – Forum libéral) et les JuLis (Junge Liberalen – Jeunes libéraux inspirés par leurs grands-frères allemands liés au FDP) a obtenu près de 5 % des voix et fait son entrée au Conseil national. Ce parti comprend à l’heure actuelle moins de 1000 membres en majorité jeunes et est divisé, même si sa direction ne l’admet pas, entre des ailes plus sociales et d’autres plus conservatrices – des libéraux de gauche et de droite en quelque sorte.

Il s’agira dans les prochaines semaines de longues et nombreuses consultations entre les partis en vue de composer le futur gouvernement. Sur le papier, plusieurs scenarii sont possibles. Une enquête montre qu’entre 32 et 37 % des sondés sont en faveur du maintien de la grande coalition actuelle. Il s’agit donc de l’option favorite et en même temps cela signifie que les deux tiers des personnes interrogées souhaitent une « nouvelle coalition ». Celle-ci pourrait prendre diverses formes – sur le papier. Dans l’hypothèse où Michael Spindelegger aurait envie de gouverner sans son partenaire du SPÖ, il pourrait théoriquement tenter de former un gouvernement avec Heinz-Christian « HC » Strache du FPÖ et Frank Stronach, du parti éponyme. Ce serait une coalition « noire-bleue-jaune » assez invraisemblable dans le contexte actuel, mais pas totalement inenvisageable dans la mesure où le parti populaire et le FPÖ ont déjà collaboré dans le passé, suite aux élections législatives fédérales de 1999, et avaient à l’époque quelques orientations idéologiques communes.

D’autres alliances sont moins réalistes, depuis la coalition entre le SPÖ, l’ÖVP et Les Verts-L’alternative verte (Die Grünen-Die grüne Alternative), qui ont réalisé un score honorable de 12,4 % et obtiennent 24 députés, jusqu’à un cabinet comprenant tous les partis ou presque.

Mais à ce sujet, la télévision publique autrichienne (ORF, Österreichischer Rundfunk) propose une excellente et amusante analyse : « Für die Koalitionsverhandlungen hat es sich eine an sich simple Frage aus der Spieltheorie gestellt: Wie viele Handlungsoptionen haben die beteiligten Akteure? Je mehr Optionen ein Akteur hat und vor allem, je mehr Varianten ohne ihn nicht möglich sind, umso stärker ist seine Position. » (« une question en soi simple issue de la théorie des jeux s’est posée au sujet des négociations pour la coalition : combien d’options d’action les acteurs impliqués ont-ils ? Plus un acteur a d’options et surtout plus il est impossible d’imaginer des variantes ne l’incluant pas, plus la position de cet acteur est forte. »). L’article  nous apprend qu’avec les six partis, 32 coalitions sont mathématiquement possibles pour obtenir une majorité. Dans 18 de ces 32 options, le SPÖ est l’acteur le plus décisif. Progressivement, le spectre est réduit à 10.

Perspectives

Michael Spindelegger | Crédits photo -- Yann Schreiber/Le Journal International
Michael Spindelegger | Crédits photo -- Yann Schreiber/Le Journal International
Une comparaison avec le scrutin allemand et ses résultats donne à réfléchir. En Autriche, la grande coalition sera vraisemblablement maintenue, tandis qu’en Allemagne elle sera nouvelle. En Autriche, elle sera dirigée par les sociaux-démocrates, contre les chrétiens-démocrates de la chancelière fédérale Angela Merkel. Alors que les libéraux ont fait une percée dans la République des Alpes, le FDP allemand (Freie Demokratische Partei) n’est pas représenté au Bundestag pour la première fois de son histoire. En Autriche, les partis eurosceptiques ont remporté une relative victoire tandis que le nouveau mouvement anti-euro Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland) n’a pas réussi à entrer au Parlement. Enfin, les médias étrangers ont beaucoup moins parlé des élections de Vienne que de celles de Berlin.

Le président fédéral Heinz Fischer chargera le chancelier Werner Faymann de former un gouvernement mercredi mais le cabinet actuel devrait rester dans ses fonctions jusqu’au début du mois de décembre 2013.




(1) Depuis 1945, il n’y a eu une autre coalition qu’entre 1966 et 1987 ainsi qu’entre 2000 et 2007.



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Benoît Rinnert
Ancien rédacteur-en-chef du magazine trilingue "Le Parvenu" (http://www.leparvenu.net), je suis... En savoir plus sur cet auteur