Érythrée : « Je voulais partir étudier dans le monde moderne »

11 Juillet 2016



5 000 personnes s’échappent chaque mois de ce pays parfois surnommé la « Corée du Nord de l’Afrique ». Pour cause : très peu de relations avec les pays extérieurs, chaîne de télévision unique, parti unique, de nombreux opposants politiques incarcérés… Rencontre avec Ararat Kidane, un jeune homme qui, ayant manqué de peu l’occasion de devenir footballeur professionnel, a finalement choisi de fuir son pays.


Crédit Odwarific
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Le Journal International : Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Ararat Kidane : Je m’appelle Ararat Kidane, je suis né à Kassala, une ville du Soudan proche de la frontière avec l’Érythrée. Mes parents s’appelaient Kidane et Elsa. À l’âge de 2 ans, nous nous sommes installés en Érythrée où j’ai commencé à aller à l’école à Augaro jusqu’à ce que nous emménagions 7 ans plus tard dans la capitale, Asmara. C’est là que j’ai grandi et commencé le football. Je jouais d’abord dans les rues, puis j’ai rejoint successivement plusieurs petits clubs. En 2008, j’ai été sélectionné en équipe nationale des moins de 17 ans. J’ai aussi joué dans la plus haute division du championnat érythréen, avec l’équipe de Mereb. Mais j’ai commencé à fumer et les sélections pour jouer en équipe nationale sont très difficiles. J’ai donc arrêté le haut niveau.

JI : Le football est-t-il un sport important en Érythrée ?

AK : Tous les sports sont importants en Érythrée, en particulier le cyclisme et la course. Le football est assez populaire. Malgré ça, même quand je jouais en première division, je devais travailler à côté. J’ai eu plusieurs jobs comme informaticien ou photographe. J’étais plutôt bien payé pour ça. Par contre, le salaire des footballeurs est très faible là-bas : environ 1 000 nakfa par mois, l'équivalent d'une cinquantaine de dollars.

JI : Est-ce que l’arrêt brutal de ta carrière et ta décision de quitter le pays sont liés ?

AK : Oui, quand j’ai arrêté le football je ne pensais plus qu’à m’échapper du pays. J’ai pris la décision avec ma famille et nous nous sommes enfuis au Soudan, en 2013. Je voulais partir étudier dans le monde occidental, parce que l’Érythrée est un trop petit pays.

Une rue d'Asmara. Crédit jacopo.
Une rue d'Asmara. Crédit jacopo.
JI : À quoi ressemblait ta vie de tous les jours en Érythrée ?

AK : La vie y est agréable. Les Érythréens sont adorables et aimables. Va là-bas et tu verras qu’ils sourient à tout le monde. Chez les Tigréens, mon ethnie, nous avons par exemple des plats comme le shiro et le zigni. Et nous avons aussi une danse traditionnelle : le guayla. Et notre culture est la meilleure, je pense que c’est la plus respectueuse. Il y a beaucoup d’amour et de respect entre les différentes ethnies et religions.

Les gens qui habitent à Asmara sont en général mieux éduqués et ont un meilleur niveau de vie que le reste du pays. Le gros problème, c’est la guerre avec l’Éthiopie. Les gens ont peur. Ce dont ils ont besoin, c’est la paix et le développement du pays. Mais la communauté internationale ne dit pas au gouvernement éthiopien d’arrêter les combats contre l’Érythrée. J’adore vraiment mon peuple et mon pays mais si la guerre ne cesse pas, l’Érythrée ne pourra pas se développer.

JI : Officiellement, cela fait plus de 15 ans que la guerre entre les deux pays est terminée. Aujourd’hui, on entend plutôt parler de « tensions » que de guerre…

AK : Oui, c’est pareil. C'est une guerre froide.

JI : Comment s’est passé ton voyage jusqu’en Europe ?

AK : Je suis d’abord allé au Soudan en 2013, j’y suis resté un an. La vie y était difficile, les lois étaient très strictes. Alors je suis passé en Libye. La traversée du Sahara a été rude. Après cinq jours, je suis arrivé dans une petite ville libyenne, appelé Ejilabia. Ce n’est peut-être pas la bonne orthographe, je ne me rappelle plus exactement [ndlr : il veut certainement parler de la ville d’Agedabia]. J’ai ensuite rejoint Tripoli, où j’ai pu traverser la Méditerranée pour 3 600 €. Ça a duré trois jours. Je suis arrivé en Italie et j’ai rejoint Milan. Après ça j’ai payé 1 000 € pour partir en Suède. Je suis allé en train jusqu’à Malmö, puis à Gävle dans un office de migrants. Je leur ai dit que je voulais m’installer en Suède. J’ai passé un an et quatre mois dans un foyer d’accueil à Bollnäs car je n’avais pas de permis de résidence. Maintenant j’ai le permis et j’étudie le suédois. J’attends que mon fils et ma femme me rejoignent, car ils vivent toujours au Soudan.

JI : Pourquoi ne peuvent-ils pas venir pour l’instant ?

AK : Ils attendent une décision de l’administration suédoise. Ça prend du temps parce qu’il y a énormément de demandes. Mais les Suédois sont très accueillants et acceptent les migrants. C’est pour cette raison d'ailleurs que j’ai choisi la Suède. C’est juste long d’attendre que notre demande soit traitée. Mon fils a 2 ans, 5 mois et 10 jours aujourd’hui. Je l’aime énormément, c’est mon premier enfant. Il est si drôle avec moi quand on se parle au téléphone. Il me dit « tu me manques » en érythréen. J’espère le revoir très bientôt et qu’il pourra me rejoindre ici au plus vite.

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Alexis Demoment
Rédacteur en chef du Journal International et étudiant à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon.... En savoir plus sur cet auteur