Italie : plongée au coeur de (l’ex ?) quartier mafieux de Scampia

Jules Coussement
24 Juin 2016



Le quartier de Scampia à Naples, longtemps surnommé « le supermarché européen de la drogue », est aujourd’hui l’un des endroits les plus pauvres d’Italie, mais aussi paraît-il, l’un des plus dangereux. Quelles perspectives pour ses habitants ? Le Journal International s’est rendu sur place.


Les « vele », logements sociaux typiques de Scampia. Crédit Jules Coussement
Les « vele », logements sociaux typiques de Scampia. Crédit Jules Coussement
Situé au bout de la ligne 1 du métro napolitain, arrêt « Piscinola », le quartier de 80 000 habitants est constamment dépeint de manière péjorative par les médias du monde entier. Drogue, règlements de comptes, mafia... les qualificatifs ne manquent pas pour décrire cette Naples n°2. Car même si le quartier fait officiellement partie de la ville parthénopéenne, c’est véritablement un autre monde qui s’offre à nos yeux au sortir du métro : logements sociaux délabrés, amoncellements de déchets et tags jonchent ce paysage atypique où le taux de chômage côtoie les 70 %.

Des autorités laxistes

Pour comprendre comment une telle situation a pu advenir, il faut remonter aux années 1970. À cette époque, l’État italien encourage la création de logements sociaux. L’architecte Francesco di Salvo y voit alors une opportunité pour construire ses vele, les immeubles typiques de la Scampia, qui tirent leur nom de leur forme triangulaire rappelant les voiles d’un navire. Ces dernières sont censées être les logements sociaux de demain, elles constituent 7 blocs d’appartements pouvant accueillir entre 40 000 et 70 000 personnes. Le quartier apparait alors à la pointe de la modernité.

Mais le projet est bouleversé par le séisme d’Irpinia en 1980, qui touche de manière très forte la région autour de Naples. De nombreuses habitations sont détruites et beaucoup de familles se retrouvent à la rue. Elles se réfugient alors à Scampia, dans lequel elles voient un quartier d’avenir, et occupent les appartements illégalement. Le laxisme des autorités conjugué à l’arrivée progressive de nombreux criminels ont fini par faire de Scampia « le marché européen de la drogue » au début des années 1990. Un natif du quartier témoigne de cette époque par le biais d’un souvenir marquant : sa mère qui l’interdisait d’emprunter certains chemins, ces derniers étant jonchés de drogués à moitié conscients sur le sol et de seringues usagées.

Sensibiliser l'opinion

Cette drogue, c’est la Camorra qui la fait rentrer, explique Giorgio, guide touristique et spécialiste du sujet. Il s’agit de la mafia napolitaine, et Scampia en est le fief. « Outre la drogue, dit Viviana, une napolitaine de 26 ans, il y a également les combats entre les clans pour contrôler le quartier ». En 2004, les règlements de compte se multiplient suite à la sécession d’un groupe mafieux, portant le nombre de morts à environ 130 en une seule année. Le groupe a même fait l’objet d’un livre puis d’une série : Gomorra, tournée à Scampia même, qui relate les rivalités entre deux clans camorristes pour le contrôle de la ville. Si la série connait un réel succès en Italie, elle est en revanche décriée à Scampia pour l’image très négative qu’elle donne du quartier.

Ces critiques se font à raison. Depuis les évènements de 2004, l’influence de la mafia est en berne. En partie du fait du renforcement des actions policières, mais aussi car les habitants se mobilisent. Les jeunes luttent contre la Camorra : la culture, l’art, le théâtre ou le hip-hop sont autant de moyens d’échapper à l’influence des groupes mafieux.

« Résister à Scampia », c’est la mission que s’est donné le Centre Hurtado. Crédit Jules Coussement
« Résister à Scampia », c’est la mission que s’est donné le Centre Hurtado. Crédit Jules Coussement
C’est bien par ce biais que le « centre Hurtado » entend extraire les jeunes des mains de la Camorra. Fondé par un jésuite en 2001, le centre propose de nombreux services aux habitants du quartier. Prêts de livres, salles d’études, centre informatique et même une salle de couture sont regroupés sous un même toit. Chaque été, 500 scouts venus de toute l’Italie s’y retrouvent pour s’adonner à diverses activités. Certains reviennent même les années suivantes, étonnés par le contraste entre la manière dont Scampia leur a été présenté, et ce qu’ils y ont vécu. Mais malgré le fait que la plupart des membres y soient bénévoles, le centre coûte cher et son avenir n’est pas assuré.

Une mutation au bilan mitigé

Viviana témoigne de ces changements : « maintenant, Scampia va mieux. Après que les médias du monde entier aient parlé des problèmes existants là-bas, et grâce au livre Gomorra de Roberto Saviano qui a donné une plus grande visibilité au quartier, beaucoup d’associations sont nées dans le district pour détourner les jeunes de la drogue ». Ajoutée à cela, la visite du pape en mars dernier a eu un réel impact sur la population. Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées sur la place Jean-Paul II afin d’écouter le souverain pontife qui a dénoncé la corruption ambiante et a invité les mafieux à se repentir. Scampia vit aujourd’hui une véritable époque de mutation.

Symbole de cette mutation : l’université de médecine en construction. Beaucoup espèrent qu’elle sera terminée d’ici l’année prochaine. Son achèvement permettrait d’insuffler un nouveau souffle au quartier en offrant une nouvelle perspective d’avenir aux jeunes et en attirant des commerces. Giorgio, comme beaucoup d’autres habitants d’après ses dires, reste sceptique sur ce sujet car il suspecte la Camorra de détourner les fonds envoyés par la municipalité, retardant une construction qui dure déjà depuis plusieurs années.

L'université de médecine en construction. Crédit Jules Coussement
L'université de médecine en construction. Crédit Jules Coussement
Il reste encore beaucoup de travail à la municipalité pour démanteler les vele, dont trois ont déjà été abattus, et pour chasser la mafia du quartier. En dépit du soutien du maire actuel réélu à 67 % des voix le 19 juin dernier, le quartier est vraiment mis au ban aussi bien par la société italienne que par les napolitains eux-mêmes. Viviana relativise : « les gens continuent d’y vendre de la drogue, mais bien moins qu’avant. La vision qu’ont les napolitains de Scampia s’est considérablement améliorée ». Pour Giorgio, la plupart des napolitains n’y ont jamais mis les pieds. Les premiers pas semblent donc devoir être à l'initiative des habitants eux-mêmes ; détourner les jeunes de l’influence de la Camorra, redynamiser le quartier et assurer la sécurité de tous. Tels sont les enjeux auxquels ces derniers semblent devoir faire face à Scampia.

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