Jaisalmer : tourisme ou la menace du patrimoine culturel

Sarah Volosov, correspondante à Bangalore, Inde
20 Novembre 2013



Dernière forteresse habitée de l'Inde, la deuxième plus ancienne du Rajasthan, Jaisalmer ne cesse d'enchanter les touristes qui s'y bousculent par milliers chaque année. Cependant, derrière cette impressionnante façade dorée, surexploitation touristique, manque d'infrastructures et changement climatique usent la richesse de son patrimoine culturel.


Crédits photo -- Priyanka Ramatchandirane | Le Journal International
Crédits photo -- Priyanka Ramatchandirane | Le Journal International
À cent kilomètres de la frontière pakistanaise, Jaisalmer surplombe magistralement le désert du Thar. Plus qu'une ville stratégique lors des conflits indo-pakistanais (1965 et 1971), située sur l'ancienne route de la soie – entre la Perse, l'Arabie et l'Occident –, c'est une forteresse de deux milles habitants, qui conserve grâce à sa pierre dorée son charme médiéval. Construite pour la première fois au XIIe siècle, ses remparts, tels qu'ils sont visibles aujourd'hui, datent du XVe. C'est à cette date qu'elle fut rebâtie suite à une invasion mongole – par le sultan de Delhi Alâ ud-Din – au siècle précédent. La reconstruction est majoritairement financée par la communauté jaïn, accueillie, à la même époque, par les Rajputes pour leur richesse : avec les nouveaux remparts se dresse alors un ensemble de cinq temples de marbre blanc. La citadelle de Jaisalmer se caractérise par le mariage harmonieux des styles rajpute, mongol et jaïn.

Aujourd'hui, Jaisalmer est un labyrinthe de guesthouses et de boutiques destinées aux touristes, aussi bien indiens qu'étrangers. Ils sont attirés par ce fort témoin de 900 ans d'Histoire – deuxième plus ancien du Rajasthan – et par sa culture et ses traditions riches en couleurs. Une fois par an, pendant l'hiver, les terres arides de Jaisalmer s'animent lors du Festival du désert. Place aux danses folkloriques et aux musiques traditionnelles ! C'est l'occasion de faire découvrir au reste du monde la richesse historique et culturelle de cette ville dont la prospérité a décliné avec la création du port de Bombay (XIXe siècle), et suite à la fermeture de la frontière indo-pakistanaise en 1947. Le reste de l'année, ces animations sont présentées dans les villages, où vit 80 % de la population.

Les nombreux villages qui constituent le district de Jaisalmer, peuplé de près de 50 000 habitants, sont accessibles en jeep, ou – et c'est l'activité favorite des touristes – à dos de chameaux. La ville s'est également fortement développée en dehors des remparts, où l'on trouve bazars, musées et hôtels. Impossible de se balader dans les ruelles sans se faire aborder par des agences qui organisent des safaris : d'une balade de trois ou quatre heures ou pour les plus courageux, de quatre à cinq jours : avec dîners au feu de bois et nuits à la belle étoile.

Un fort en dégradation

En 1993, Jaisalmer connaît un terrible désastre : suite à une mousson trop forte, deux tiers du fort s'effondrent. Dans les rénovations, qui commencent en 1997, le gouvernement indien joue un rôle minime : son partenariat avec le Fonds Mondial pour les Monuments (World Monuments Fund - WMF) se termine dès 1999. En 2003, sous la pression du WMF, le gouvernement conduit une nouvelle étude sur les origines de la destruction. Elle révèle que c'est la dégradation de la qualité du sol qui ronge les fondations. La forte mousson n'a fait qu'accélérer l'inévitable : le manque d'infrastructures, relatif à l'évacuation des eaux usées, détruit le fort à petit feu. En 2007, le gouvernement, soutenu par la banque asiatique de développement, lance le Projet d'Infrastructures Urbaines pour le Rajasthan. Cependant, aucune action concrète n'a encore été menée, alors que les touristes ne cessent de faire accroître la densité de la population intra-muros. En 2009, une partie du palais du roi s'est effondré. Par manque de réactivité gouvernementale, le WMF a lancé une mission d'urgence, pour stabiliser la structure.

Ces rénovations successives ne sont pas le résultat d'une politique globale de rénovation de la ville fortifiée. L'inefficacité du Projet d'Infrastructures Urbaines pour le Rajasthan est caractéristique des politiques publiques indiennes : l'absence de contrôle sur l'avancement de la réhabilitation de la ville laisse place au détournement d'une majorité des fonds dégagés. Pour l'heure, le district se repose essentiellement sur les donations étrangères, qui ne sauveront pas sur le long terme le fort. Sans parler du reste de la citadelle.

La surexploitation touristique mène à sa destruction : par une perte culturelle considérable et une mise en faillite d'un district dont l'économie s'est reconvertie dans le tourisme. L'élevage de bétail n'est plus qu'une activité secondaire, de même que le commerce (les sacs de voyage en cuir de chameau restent tout de même célèbres). Les villages périphériques, présentés comme traditionnels, sont, en fait, sous la perfusion des activités touristiques. Les touristes louent leurs chameaux, et assistent tous les soirs à des cérémonies qui ont perdu leur caractère religieux

Sensibiliser pour protéger l'environnement

Crédit Photo --- Priyanka Ramatchandirane | Le Journal International
Crédit Photo --- Priyanka Ramatchandirane | Le Journal International
Le Guide du Routard conseille de loger hors des enceintes du fort, pour un tourisme responsable. Or, certaines ruelles dégagent une odeur particulièrement désagréable : l'absence de caniveaux est regrettable. Il ne faut pas en faire une généralité, mais les dégâts sont tels que la base des havelis, riches demeures des XVIII et XIXe siècles, caractéristiques de l'époque où les marchands faisaient halte à Jaisalmer, commence à s'effriter. L'augmentation de la présence de touristes hors des fortifications exacerbe le même problème structurel : le manque d'infrastructures. Pour l'heure, il n'est pas question d'étendre le projet de rénovation au reste de la ville.

Cependant, il est trop facile de blâmer les touristes. La surexploitation du patrimoine culturel vient aussi des citadins qui l'encouragent : les prix, si bas, ne permettent pas l'entretien des habitations. Il devient nécessaire de sensibiliser la population. Les remparts servent de toilettes publiques et une part des eaux usées est, directement et sans scrupule, déversée, au seau, dans les rues. Alors que la forteresse ne cesse de s’effriter, son effondrement parait inévitable.

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