La Colombie entame une longue route vers la paix

1 Août 2016



Le cessez-le-feu acté le 23 juin entre le gouvernement colombien de Juan Manuel Santos et les Forces révolutionnaires armées de Colombie (Farc) a tout de suite été qualifié d’historique par la presse internationale. Un mois plus tard, Le Journal International fait le point sur les suites de cet accord et les perspectives pour le futur du pays.


Une marche anti-Farc en Colombie. Crédit AlCortés (Flickr).
Une marche anti-Farc en Colombie. Crédit AlCortés (Flickr).
Si ce n’est pas la première tentative en faveur de la paix en Colombie, pays meurtri par la guérilla depuis plus de 50 ans, celle-ci semble bien plus prometteuse que les précédentes. « Ce n’est pas le premier accord, mais c’est le plus important car il va plus loin » résume Maria. Cette anthropologiste colombienne d’une trentaine d’années explique que les deux partis semblent faire des efforts en faveur du dialogue.


Un accord qui rassemble ?

Une majorité des partis politiques nationaux, même parmi l’opposition, soutient Unidad Nacional, la coalition de droite au pouvoir, dans cette initiative. Le principal parti de gauche, Polo Democrático, s’est notamment prononcé en faveur des accords.

L’opposant majeur en Colombie n'est autre que le parti conservateur Centro Democrático d’Alvaro Uribe. S’il se dit pour la paix, il refuse que certaines faveurs soient accordées aux Farc. La situation s’était pourtant débloquée lorsque le gouvernement avait accepté d’amnistier, sous certaines conditions, une partie des guérilleros. L’influence de l’ex-président sur la population renforce l’indignation de certains vis-à-vis de l’impunité que cela procurerait à la guérilla. Une impunité qui ne sera pas totale : les crimes les plus graves tels que les crimes de guerre ou les actes de tortures devraient être sanctionnés. Alvaro Uribe est pourtant lui-même accusé de proximité avec des guérillas d’extrême-droite depuis plusieurs années.


Les Farc comptent aussi leurs dissidents. L’unité Armando Ríos, une division des Farc qui agit dans la jungle à proximité de la frontière brésilienne, avait annoncé le 7 juillet qu’elle refusait de se désarmer malgré les accords conclus. Cela avait d'ailleurs mené à des affrontements dans les jours qui ont suivi l'annonce. Mais il convient de noter qu'il s’agit de la seule violation du cessez-le-feu avérée depuis l’accord.

Pour Juan, étudiant colombien âgé d'un peu plus d'une vingtaine d'années, ces divisions restent toutefois marginales, préférant souligner les progrès qui ont été faits. Et les statistiques sont avec lui : le 19 juillet, selon une infographie du site Semana, la Colombie en était à 236 jours sans enlèvement attribué aux Farc, 1 234 jours sans aucune attaque de municipalité et 361 jours sans attaque à l’infrastructure pétrolière. Depuis, ces chiffres continuent d’augmenter et permettent à une partie des Colombiens de garder espoir.

« Un bout de papier ne suffira pas »

« Je pense que le pays est profondément blessé des deux côtés », confie Louise, étudiante française installée à Bogota depuis un mois seulement, « un bout de papier ne suffira pas. Il y a un travail de fond énormissime à faire pour tout le monde ». La question n’est pas simplement de mettre un terme à la guerre. La réintégration des Farc dans la société s’annonce problématique. Un long travail d’acceptation et de pardon sera très certainement nécessaire pour pérenniser la paix.

Le Président Juan Manuel Santos. Crédit Muriel Epailly.
Le Président Juan Manuel Santos. Crédit Muriel Epailly.
Plusieurs autres dangers menacent le pays. Si la paix va probablement impacter de manière positive l’économie, le risque de corruption pèse, plusieurs antécédents ayant déjà frappé la Colombie. L’argent libéré profitera-t-il à la population ? La jeune étudiante l’espère, même si elle craint que des membres du gouvernement n’en profitent « pour s’en mettre plein les poches ». L’enjeu commercial est également de taille : une fois la paix actée, l’attrait pour les entreprises étrangères devrait être fort. Il s’agit donc de garder sous contrôle les nombreuses ressources naturelles du territoire colombien, notamment le pétrole, pour ne pas laisser les firmes se les accaparer.


La tenue d’un plébiscite pour approuver l’accord a été annoncée le 18 juillet par la Cour constitutionnelle. Le scrutin ne sera validé que si 4,5 millions d’électeurs se déplacent jusqu'aux urnes, soit 13 % de la population. Un sondage Ipsos de juin 2016 a indiqué qu'au sein de la population urbaine, le « oui » recueillerait 36 % des intentions de votes, contre 25 % pour le « non ». L'absence dans le sondage des intentions de vote de la population rurale rend néanmoins les résultats incertains, compte-tenu des fortes disparités.

Toute la population colombienne n’est pas concernée de la même manière par l’accord. Louise dit avoir l’impression qu’il ne changera pas tellement le quotidien dans la capitale. Une opinion partagée par Maria, pour qui « les plus gros changements seront pour les villages […]. La plupart des gens qui habitent en ville ne savent pas ce que c’est que la guerre ». La guérilla a dans l’ensemble épargné les villes et davantage touché les zones rurales.

Peu d'informations sur le contenu exact de l'accord

Juan n’a pas encore d’avis tranché sur le sujet. « On n’en sait pas beaucoup sur les accords […], ce qui rend les gens un peu sceptiques ». Les négociations ne sont pas encore terminées. La présidente de la Cour constitutionnelle, Maria Victoria Calle, a annoncé que la publication se ferait « simultanément à la présentation du rapport du président du Congrès sur la convocation d'un référendum ». Juan pourra donc se décider à ce moment-là. En attendant, il regrette les bruits qui circulent à cause du manque d’informations sur le contenu de l’accord. « Certains disent que les guérilleros démobilisés vont recevoir 1 800 000 pesos par mois, quand le SMIC est de 689 455 pesos, presque 3 fois moins » explique-t-il, avant d’ajouter que le Président colombien a démenti ces rumeurs.

Le manque d’engouement de la population autour de l’accord n’est donc pas infondé. Même si la situation est prometteuse, beaucoup restent prudents. Le débat colombien n’est aujourd’hui plus de savoir si l’on veut la paix ou non, mais comment l’instaurer durablement.

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Alexis Demoment
Rédacteur en chef du Journal International et étudiant à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon.... En savoir plus sur cet auteur