La révolution culturelle : un jeu d'enfant ?

Justine Jankowski, correspondante à Pékin, Chine
5 Novembre 2013



Contesté à la tête du régime, le leader de la Chine populaire Mao Zedong instaure en 1966 une immense chasse aux sorcières. Pour éliminer ses adversaires politiques, il exhorte la jeunesse chinoise à s'enrôler dans les milices des « Gardes rouges ». Retour sur un massacre organisé.


Manifestation d'étudiants sur la place Tian'anmen lors de la révolution culturelle en 1966 | Crédit photo --- DR
Manifestation d'étudiants sur la place Tian'anmen lors de la révolution culturelle en 1966 | Crédit photo --- DR
Jamais Mao ne donna directement aux Gardes rouges l'ordre de tuer. Mais insidieusement, notre leader les incitait aux pires atrocités » (Jung Chang, Les Cygnes sauvages). Pékin, 1965. En désaccord avec Peng Zhen, Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, Mao Zedong est prêt à lancer la Grande Purge qu'il prépare depuis tant d'années. Sa matrice ? « Combattre ceux qui se sont engagés dans la voie capitaliste ». Son arme ? La jeunesse révolutionnaire. Son nouveau mouvement ? La Révolution Culturelle.

Ce qui frappe, d'abord, c'est la jeunesse de ses acteurs. Groupements organisés sur le modèle de l'Armée rouge, les Gardes rouges ont entre 14 et 25 ans. Ils se réclament tous de la même légitimité idéologique, la « pensée Maozedong ». Ils sont jeunes, immatures et révoltés. Ils se lancent tête baissée dans l'aventure, pour répondre à l'appel de Mao, celui qui leur a promis un monde nouveau, s'ils se conforment aux préceptes de sa pensée. Encouragés par le Grand Timonier, les Gardes rouges se livrent alors à un déchaînement de folie et de violence durant trois longues années. La Révolution Culturelle s’essoufflera à partir de 1971, mais nombreux en subiront les conséquences jusqu'à la fin des années 1970. Alors, sont-ils bourreaux ou victimes ? Comment expliquer que des adolescents se soient livrés à de telles horreurs ? Il a fallu l'appui d'un leader, le matraquage idéologique de celui que ces jeunes considèrent comme un Père.

La recréation orchestrée, ou le temps des Gardes rouges

4 mai 1966 : l'heure de la récréation sonne. À l'Université de Pékin, des centaines de dazibaos fleurissent sur les murs, alors que les Gardes Rouges prennent les rênes du mouvement. Sans aucune expérience politique, les jeunes ne sont ni informés, ni éduqués. Mao n’a qu’à attribuer le caractère despotique et bureaucratique de sa politique à ses adversaires personnels, afin d’ouvrir sur ces derniers les vannes de la colère des jeunes Chinois. Défendant la masse au détriment de l’élite, ouvriers et paysans contre les intellectuels, le Grand Timonier déclenche une chasse aux experts. Une chasse que les Gardes rouges s’empressent de mener, puisqu’il s’agit pour eux de punir leurs professeurs : quoi de plus jouissif ?

« Bombardez les quartiers généraux ! 

13 millions de jeunes répondent à l'appel de Mao. Le 18 août, la place Tian'anmen est pleine de brassards rouges. Les trains sont pris d'assaut, dans une liesse indescriptible. Étrange cependant, l'entreprise des chemins de fer a reçu l'ordre de laisser les étudiants voyager gratuitement. L'armée assure aussi l'impression de la majorité des publications des Gardes rouges. Plus grave, la sécurité donne accès à ses dossiers secrets. De quoi mettre en doute la spontanéité de cet enthousiasme soudain. La Révolution Culturelle est également menée par des « équipes de travail » dans les établissements scolaires. Composées de militants éprouvés, elles sont envoyées sur le terrain afin d’exercer l’arbitrage du Parti, mais surtout de favoriser la rébellion des étudiants contre les autorités suspectées de révisionnisme. Leur mise en place est une décision du Bureau Politique.

Quel a été le point de départ des horreurs perpétrées par les Gardes rouges ? C’est dans la fascination pour Mao, ce paternel symbolique, qu’il faut trouver le ressort principal de l’engagement de la jeunesse. En 1966, s’il est l’objet d’un culte, il jouit également d’une véritable popularité auprès des jeunes, pour qui il devient un maître à penser, une idole, un gourou… Comme le prouvent les séances de transes collectives auxquelles se livrent les Gardes rouges à la lecture des citations de Mao. Intransigeants et idéalistes, les jeunes Chinois sont bercés par les grandes théories communistes, martelées publiquement et jamais contrebalancées. Dans une Chine où la famille, considérée comme une vieillerie traditionnelle, n’a plus guère d’importance, ils trouvent en Mao la figure d’un Père.

Et la terreur commence : les Gardes rouges frappent aux portes des intellectuels, des artistes, des bourgeois. Leurs maisons sont vandalisées, pillées, saccagées. Les victimes sont battues, puis humiliées : affublées de bonnets d’âne, d’une pancarte injurieuse autour du cou, elles sont baladées en ville tels des trophées. Mao joue sur la corde sensible de la rébellion contre l'autorité : l'enseignement en Chine est depuis longtemps archaïque. La première mesure de la Révolution Culturelle est donc l’abolition de tous les règlements, et le renversement des rôles : alors que les étudiants passent leurs journées dehors, les professeurs se voient imposer un emploi du temps strict (réveil à 6h, eau coupée à 22h…).

Au total, la « Terreur rouge » fait environ 1 700 morts à Pékin. Et c’est Mao qui ouvre les vannes du mécontentement ; c’est Mao qui le canalise, dans une direction qui arrange ses intérêts. C’est Mao qui fomente, qui suscite la vague d’agitation, c’est Mao qui la fait se soulever, qui l’entretient, puis qui la brise.

L'heure de la punition

Dès 1967, le mouvement des Gardes rouges dégénère : une lutte des factions s'organise. À coup des mêmes citations et des mêmes rhétoriques, les Gardes rouges commencent à s’affronter entre eux. Mao, sentant le vent tourner, change de bord. La répression frappe alors ceux qui lui sont dévoués corps et âme ; l'été 1968 est celui du désarmement. Les chefs de faction sont envoyés dans des classes d’études, un lieu de torture pour ces rebelles, qui subissent parfois un traitement aussi monstrueux que celui qu’ils ont infligé.

Pour les jeunes Chinois, la Révolution Culturelle est finie ; s’ils ont pu y jouer un rôle les deux premières années, ils en sont désormais évincés. Entre 16 et 20 millions de jeunes instruits (zhiqing) sont envoyés à la campagne. Mao, dont les ennemis comme Lou Shaoqi ont été éliminés par ces mêmes Gardes rouges, a reconquis son pouvoir ; il s’agit de le consolider. Le but étant de se débarrasser des Gardes rouges qui stagnaient à l’étape de la rébellion, au moment où le Prophète révise son précédent oracle à cause de la catastrophe qu’il a engendrée. La majorité des jeunes rebelles se soumet volontiers au mouvement d'envoi dans les campagnes. Devenus zhiqing, ils se retrouvent dans des villages ou des fermes d’État militaires. Mais rapidement, les jeunes instruits prennent conscience de leur misère : à la campagne, ils ne sont rien. Ils deviendront, de fait, une génération « perdue », et perdante : perte de ses illusions, sa conscience politique, son admiration pour ses dirigeants.

Le bilan de la Révolution Culturelle est lourd : quatre millions de morts, au bas mot. Les Gardes rouges se sont sans nul doute rendus coupables de terribles exactions, car leurs mains tenaient les armes. Mais tout porte finalement à croire que Mao a manipulé ces jeunes révolutionnaires, grâce à un embrigadement idéologique d'une violence inouïe. La jeunesse des années 1960 a malgré tout tenté de se reconstruire. Ainsi les actuels Président et Premier ministre chinois, Xi Jinping et Li Keqiang, ne sont d'autres que d'anciens jeunes instruits. Quels dirigeants donnera la « génération perdue » ?

Crédit Photo --- Li Zhensheng
Crédit Photo --- Li Zhensheng

Témoignages

Chen Kaige, ancien Garde rouge, réalisateur primé au Festival de Cannes de 1993, dans une interview donnée au Nouvel Observateur, n° 1511, 21-27 octobre 1993, pp.126-127

« Mon père, je l'ai attaqué, dénoncé comme contre-révolutionnaire. Publiquement.  Quand les Gardes rouges ont fait leur apparition, j'ai cherché à les rejoindre. Moi, je voulais faire partie du groupe, ne plus être un adolescent solitaire. J'avais peur. Les Gardes rouges ne voulaient pas de moi, car mon père avait fait partie du Guomindang. J'étais le fils d'un ennemi. J'ai appris le "Petit livre rouge" par cœur, comme tout le monde, j'ai participé aux manifestations. Finalement, j'ai été accepté. Puis les Gardes rouges ont fait irruption chez nous et ont contraint ma mère, malade, à rester debout dans un coin pendant quatre heures. Quand on lui a offert une chaise, elle l'a refusée. Je ne l'ai pas défendue, je m'en suis voulu. J'étais déchiré, comment pouvais-je manifester de l'amour à mes parents et, en même temps, être au service du peuple ? En tant que réalisateur, maintenant, j'ai une responsabilité : je dois dire ce que j'ai fait, comment j'ai dénoncé mon père... J'en souffre, et cette souffrance se retrouve dans Adieu ma concubine. [...] J'ai battu des gens. Je pensais que c'était drôle. J'avais 15 ans. Je me suis senti coupable, mais content en même temps. J'avais une impression de force. »


Ancien Garde rouge anonyme

« J’ai enfilé le brassard rouge et, dans l'usine, je me suis mis à hurler les slogans, le poing levé. Je jouais au démagogue et je mettais en valeur mes compétences : chacun de mes coups de pied à un individu engagé sur la voie capitaliste laissait une marque violette, chacune de mes claques, cinq traces rouges. Puis on est allé débusquer mon père. Il n'avait que des problèmes historiques insignifiants, mais cela ne m'a pas empêché de gueuler qu'il était un contre-révolutionnaire coupable de fautes irrémissibles. Comme si cela ne suffisait pas, je me ruai comme une flèche, en prenant des airs, je levai la main sur lui et lui flanquai une gifle. Elle était si forte que le vieil homme en eut le visage en sang. Je montrai alors que j'étais d'une trempe peu commune, car, ayant frappé mon propre père, j'arrivai encore brailler, des larmes dans la voix : "Rebelles révolutionnaires, mes compagnons d'armes, ce salaud contre-révolutionnaire de Feng Guangming, ce n’est pas mon père. Je coupe les ponts avec lui. Je me démarque complètement de lui et, dorénavant, je change mon nom en celui de Mao Tiebing. Contre forêts d'épées et mers de feu, je serai un garde de fer de la ligne révolutionnaire. Dussé-je être réduit en morceaux et endurer mille morts, je ne flancherai pas" ».


Extraits de Hongse Jinianbei (Stèles rouges), l'ouvrage de Zheng Yi, traduit par Annie Au-Yeung et Françoise Lemoine-Minaudier, in Perspectives chinoises, n° 11-12, janvier-février 1993, pp. 72-83. Wu Shufang, professeur de géographie et de dessin à l'époque de la Révolution Culturelle. Victime.

« Fu Bingkun, élève de 2e année du second cycle jeta un couteau de cuisine à côté du corps en disant : "Espions, coupez dans la chair ! Mangeons-en cette nuit ! N'abîmez pas l'intestin en découpant ! Si vous le faites, je vous précipite avec dans le fleuve ! Je veux seulement le cœur et le foie". Nous les quatre membres de la "clique noire", nous nous agenouillâmes sur le sol et quelqu'un me fourra d'abord le couteau dans la main. Je tenais le couteau. Ma main n'arrêtait pas de trembler. Il n'y avait rien à faire : je n'arrivais pas à passer à l'action, je ne pouvais pas commencer à trancher. Tout en m'insultant, les élèves donnèrent le couteau à Tan Chineng. À la lumière d'une lampe de poche, celui-ci se mit à l’œuvre, en serrant les dents. S'il ne s'était pas exécuté, les élèves nous auraient sans doute vraiment liquidés, nous aussi ! Ils avaient l'air prêts à en découdre. Après le cœur et le foie, ce fut le tour de la chair des cuisses d'être découpée... ».


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1.Posté par Druez Pierre le 03/12/2013 15:11
Merci car ce type d'éclairage est rare !

La réalité sociale-historique des états Marxistes-Léninistes est toujours très largement passée sous silence ou inconnue y compris chez les intellectuels. Les tragédies y vécues ne font pas l'objet d'imports affectifs collectifs proportionnels. Les représentations mentales collectives des dégâts humains du communisme réel sont relativement encore extrêmement édulcorées.
Ceci résulte des différences fondamentales entre systèmes informatifs. Les conséquences de celles-ci ne font toujours pas l'objet de recherches sérieuses.