Le populisme ou le monopole démocratique européen

Tribune

Benjamin Perucki, correspondant à Buenos Aires, Argentine
4 Novembre 2013



Tout au long de son mandat, et surtout après sa mort, le 5 mars 2013, il fallait l'aimer ou le détester, défendre l'entièreté de sa politique ou la vomir. Pas d'entre-deux, pas d'hésitation possible : il fallait prendre position. Le défunt président vénézuélien Hugo Chávez Frias se laisse deviner dans ces quelques mots introductifs. Tribune.


Crédits photo --- AFP
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Hugo Chávez peut se targuer d'avoir provoqué une des plus grandes divisions idéologiques du début de ce XXIe siècle. Il est vrai que vu d'Europe, des États-Unis ou même du Japon, en somme vu d'Occident, les trois jours de deuil décrétés suite au décès du « Comandante » par la présidente argentine Cristina Fernandez de Kirchner, reflet d'une éloge funèbre quasi-générale en Amérique latine, ont pu surprendre. Face à ce « paradoxe », ce fut le début d'une curiosité intelligente pour les uns ou la confirmation d'une forte incompréhension aveugle pour les autres.

Pour ces derniers, voilà une nouvelle qui va les choquer : il semblerait que l'Amérique latine, comme son nom ne l'indique pas, soit un monde entièrement à part du continent européen. Cet article opte, dans un souci d'objectivité et comme cela doit être lorsque le brouillard de la bien-pensance rencontre celui de la non-connaissance de l'autre, pour une table rase afin d'éclairer le lecteur sur un noeud conceptuel à l'origine duquel est Hugo Chávez : le populisme.

Non, le populisme n'est pas un fascisme.

La première observation intéressante est la facilité avec laquelle populisme et fascisme (ou totalitarisme) se confondent. Pourquoi cet amalgame entre deux réalités différentes? En parallèle du « reductio ad hitlerum » de Léo Strauss ou du Point Godwin, un élément de réponse peut être ce sentiment de traumatisme totalitaire dans lequel est plongé l'Occident depuis les années 1930. Un sentiment qui assimile une personnalisation du pouvoir avec un point de référence qui fait sens.

Pourtant, le populisme n'est pas un fascisme. Chávez n'est pas Mussolini, encore moins Hitler, certainement pas Staline. Cet article invite à sortir de cet amalgame pour analyser un concept qui est né en Amérique latine dans les années 1980 et qui renvoie à un contexte bien particulier. En d'autres termes, il faut voir plus loin que les faits, aller au-devant de nos prismes d'analyse européenne, acceptant de voir dans la politique cháviste non pas une dégénérescence d'un totalitarisme européen, mais un concept typiquement latino-américain. De cette manière, il est possible d'en comprendre une partie des tenants et aboutissants.

Une politique unique pour une situation unique

Il existe deux sortes de populismes : un populisme que l'on peut qualifier de traditionnel (celui de Juan Perón par exemple, qui regroupe nationalisme, antiélitisme et politique d'incorporation des pauvres dans la sphère politique) et un « néopopulisme » (celui de Fujimori ou de Carlos Menem par exemple, qui abandonnent le distributionnisme pour un néo-liberalisme assumé, et qui critiquent le système des partis politiques). Le populisme de Chávez est un populisme hybride. Le lecteur européen doit ouvrir son esprit et voir que le populisme d'Hugo Chávez est beaucoup plus que simplement du « pouvoir pour le pouvoir » (Steve Ellner, 2011).

D'abord, il répond à une réalité sous-jacente que l'Europe a du mal à accepter : celle d'une crise de la démocratie, que Claude Lefort souligne à travers son concept de « lieux vides du pouvoir », qu'illustre bien la ponctuelle inefficacité des institutions démocratiques, des institutions « discutantes » aurait dit Carl Schmitt, qui ont du mal à prendre une décision, dont les exemples n'ont pas manqué ces derniers temps, avec les crises politiques successives qu'ont connues l'Italie ou les États-Unis. Le populisme vient combler ce vide, proposant une fusion immédiate entre le guide et son peuple. Créant de nouveaux mécanismes de participation directe, comme les référendums révocatoires, le populisme de Chávez veut rompre avec la démocratie représentative en s'inscrivant totalement dans un pragmatisme de l'instant présent.

Cette fusion politique se fait dans un cadre économico-social bien défini puisque c'est le peuple « pauvre » qui est mis en valeur, par exemple dans les « cercles bolivariens », qui lui permette théoriquement d'être plus ou moins inséré dans la vie politique du pays.

L'Europe n'a plus le monopole de la démocratie.

Pour autant, il est tout à fait vrai de dire que le populisme d'Hugo Chávez n'est pas démocratique, sous bien des aspects : l'hyper-centralisation du pouvoir par exemple est évidente et va à l'encontre de la division des pouvoirs théorisée par Montesquieu. Ce n'est pourtant pas pour autant que le populisme d'Hugo Chávez ne peut rien apporter à la démocratie dans son ensemble. De La Torre affirme même que « le populisme est une composante essentielle de la démocratie ». Il est tout de même bon de rappeler qu'Hugo Chávez a fait ratifier la Constitution par référendum en 1999 – adoptée à 79% - et qu'en 2007, lorsqu'il a été désavoué par le peuple qui s'exprimait pour lui donner ou nom la possibilité de se représenter indéfiniment aux élections présidentielles, il a respecté ce choix « du moment » pour reposer la question deux ans plus tard et recevoir cette fois-ci une approbation populaire.

On peut donc reprocher de multiples choses au populisme de Chávez : un bilan économique assez moyen, voire désastreux pour certains, une apparence démocratique dangereuse et une centralisation du pouvoir. Quoi qu'il en soit, le leader vénézuelien aura eu un mérite : il a libéralisé le marché démocratique européen et mis fin à un monopole. Il a « desoccidentalisé » la notion de démocratie. Selon le Latinobarometro, 78% des Vénézueliens pensent qu'il peut y avoir une démocratie sans Parlement, 80% sans partis politiques. Des chiffres qui font réfléchir face à la regrettable diabolisation d'Hugo Chávez en Europe. Des chiffres qui font réfléchir sur l'hypocrisie des Européens à considérer la démocratie comme universelle sans en tolérer sa dynamique de fond, son évolution permanente et ses crises sous-jacentes, en somme sans la connaitre. Peut-être est-il temps d'envisager que la démocratie n'existe pas, mais qu'il existe seulement des aspects démocratiques d'une société ? Selon ce même Latinobarometro, la démocratie selon les Vénézueliens serait moins « définie comme des institutions ou des normes », mais bien plus par des « résultats ».

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