Poutine, story-teller et un peu prestidigitateur

Bastien Delvech
8 Novembre 2013



Vladimir Poutine vient d'être élu homme le plus puissant/influent du monde par le magazine Forbes. Une distinction qu'il doit à l'intensification de « son contrôle sur la Russie » et à ses coups de poker lors de la crise syrienne. L'occasion de se pencher d'un peu plus près sur les ressorts d'une stratégie de communication à double fonds


Crédits photo -- Francetv info
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Fin juillet, Vladimir Poutine pêchait un brochet. Une photo en pied le montrait en treillis kaki, t-shirt et chapeau de randonnée rabattu sur les côtés, au bord du lac sibérien qui l'a vu accomplir cet exploit. Dans ses mains, le poisson. Un poisson qui, selon le Kremlin, dépasserait les 21 kilos à la pesée. Pas besoin d'avoir le compas dans l’œil pour soupçonner l'entourloupe. Le brochet est de taille respectable, mais 21 kilos tout de même... Twitter s'en est donné à cœur joie. À bien y regarder, ce n'est d'ailleurs pas la première fois que Poutine verse dans la galéjade. Un égo-trip qui flirte souvent avec le dérisoire, mais touche aussi parfois à des sujets plus sensibles.

En 2011, déjà, Vladimir Poutine faisait une pêche miraculeuse. C'était dans la mer Noire cette fois, en tenue de plongeur. Un cliché le montrait tenant une amphore brisée dans chaque main. Une paire d'antiquités sommeillant au fond des eaux depuis... 1 500 ans. Problème, les objets exhumés ne comportaient aucune trace d'algues ni de coquillages. Des amphores vieilles d'un millénaire et demi, propres comme si elles sortaient des vitrines d'un musée d'art ancien, avouez, ça surprend. Il n'aura pas fallu longtemps au porte-parole de celui qui était à l'époque Premier ministre pour dévoiler la supercherie, dans le cadre d'un entretien télévisé : « C'est une évidence. Elles avaient été nettoyées jusqu'à en être stériles. Voilà, c'est dit, il ne les a pas trouvées ». Avant de conclure, penaud, presque touchant : « Ce n'est pas une raison pour se moquer ». On n'oserait pas.

À moitié nu dans une rivière polaire

Mais Poutine, qui est un peu dans l'imaginaire d'une partie du peuple russe ce que Martine est dans celui des enfants de nos contrés, version garde-chasse biberonnée aux hormones, ou si l'on préfère le Bashung de La nuit je mens, ne s'est pas arrêté là. On l'a ainsi vu au volant d'une Harley Davidson  en compagnie d'un groupe de motards nationalistes sur les bords de la mer Noire, on l'a vu faire du cheval torse nu en Sibérie, vu, encore, forger, pêcher à moitié nu dans une rivière polaire, neutraliser un tigre menaçant une équipe de télévision  à l'aide d'un fusil hypodermique ou voler en ULM aux côtés de cigognes.

On s'en doute, toutes ces gesticulations s'inscrivent dans un plan de communication global. Il s'agit de montrer aux électeurs russes que leur leader maximo a la pêche, la vigueur nécessaire à tenir les rênes de l'ours russe. Et tant pis pour l'outrance.

Le hic, c'est que si toutes ces activités au grand air en jettent auprès d'un peuple russe friand de prouesses physiques, porté sur une certaine forme de rigueur rustique, elles ne suffisent pas à impressionner une diplomatie internationale qui préfère le menuet à la chasse à la baleine. Pas de problème, pour les cocktails mondains aussi, Vlad' possède un numéro bien huilé.

En témoignent ses sorties récentes de la crise syrienne. Par un tour de passe-passe sans pareil, le Président de la confédération russe a réussi à concilier deux motifs a priori incompatibles : le soutien au régime de Bachar el-Assad et la défense de la paix. Magique. En surfant sur la (très relative) confusion régnant autour de l'identité des auteurs de l'attaque chimique dans la banlieue de Damas, Poutine est parvenu à réfréner les ardeurs belliqueuses des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de la France, tout en faisant promettre à el-Assad de détruire son arsenal chimique. Ou comment gagner sur tous les tableaux, et passer pour un chantre de la paix en donnant un sacré coup de pouce à un régime sanguinaire.

Pas suffisant pour briguer le Prix Nobel de la paix

Du grand art. Fruste sur le plan national, Poutine excelle à créer des montages diplomatiques ciselés comme pas deux à l'international. Pas suffisant pour briguer le Prix Nobel de la paix - même si son nom a été un temps évoqué  - assez en tout cas pour en mettre plein la vue au G20, réuni début septembre à Saint-Pétersbourg.

Bien, mais au fond, à quoi bon ? Quel est le sens de ces numéros de prestidigitation, qu'il s'agisse d'épater le citoyen mordave ou le diplomate de Washington ? Impressionner électeurs et partenaires internationaux, oui, d'accord, mais n'y aurait-il pas autre chose ?  On s'en fera sans doute une petite idée en se renseignant sur la notion d'illusionnisme, art consistant principalement à détourner l'attention de ce qu'on veut dissimuler en la reportant sur autre chose, des « mouvements-écrans ». 

Poutine fait la Une des médias avec une belle constance. Exactement comme s'il avait quelque chose à cacher. Et que j'enfourche un cheval à cru par -15°, et que je désamorce une crise politique d'envergure mondiale, plaçant en contre-jour une autre réalité : la situation économique préoccupante de la Russie ces derniers temps.

En réalité, le pays vit bien au-dessus de ses moyens

Pourtant, à première vue, tout semble aller comme sur des roulettes au vrai pays de l'or noir. La Russie est toujours de loin le premier producteur de pétrole au monde, son taux de chômage dépasse à peine les 5%. À première vue. En réalité, le pays vit bien au-dessus de ses moyens. L'endettement des ménages a doublé en deux ans, passant à 190 milliards d'euros, quand les revenus n'ont augmenté que de 22% dans le même temps. Si Moscou, victime de gentrification à grande échelle, est devenue la deuxième ville la plus chère au monde, les campagnes hallucinées sont pauvres, criblées de dettes. Située à +4,5% et +4,3% en 2010 et 2011, le taux de croissance a décéléré en 2012 (+3,4%), avant de décrocher complètement en 2013  (prévisions à à peine +1,8%).

Pas brillant. D'autant que, dans un contexte où l'exploitation du gaz de schiste explose, les États-Unis, premier producteur au monde, pourraient damer le pion à la Russie dans le secteur des énergies, faisant chuter le prix de baril de pétrole. Une épée de Damoclès qui devrait nous valoir encore pas mal de chasses aux grands fauves et autres rodéos présidentiels dans la toundra au cours des mois à venir.

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1.Posté par Célia le 17/11/2013 16:13
Waw, super article, j'aime beaucoup ! J'ai trouvé ce passage particulièrement hilarant : "Mais Poutine, qui est un peu dans l'imaginaire d'une partie du peuple russe ce que Martine est dans celui des enfants de nos contrés, version garde-chasse biberonnée aux hormones, ou si l'on préfère le Bashung de La nuit je mens, ne s'est pas arrêté là." très drôle ! :)

Par contre, "dans un contexte où l'exploitation du gaz de schiste explose, les États-Unis, premier producteur au monde, pourraient damer le pion à la Russie", ça je n'en suis pas sûre du tout : le jour où les US deviendront une menace pour la Russie concernant le pétrole n'est pas arrivé. La Russie, mais si elle reste discrète sur la question, a énormément de ressources et gaz de schiste et huile de schiste. Mais il n'est même pas question de cela pour l'instant étant donné que ses ressources "traditionnelles" en gaz et en pétrole sont gigantesques.