Question kurde : des idéaux d’Abdullah Öcalan aux réalités du PKK

14 Juin 2016



Alors qu’un groupe radical proche du parti des travailleurs kurdes (PKK) a revendiqué l’attentat d’Istanbul le 7 juin dernier, la question kurde continue de prendre de l’importance au Moyen-Orient. Le Journal International s’est penché sur Confédéralisme démocratique, un essai de l’un des fondateurs et leader du PKK, Abdullah Öcalan. Actuellement emprisonné car considéré comme terroriste par la Turquie, les États-Unis et l’Union européenne, la portée de ses textes dépasse les simples revendications territoriales. Il y décrit la lutte kurde non comme une lutte contre la Turquie mais contre la logique de l’État-nation. Pour tenter de connecter les théories d’Öcalan aux réalités des actions kurdes, la rédaction est entrée en contact pendant plusieurs semaines avec un membre d’une branche du PKK à Lyon qui se fait appeler Azad.


Un manifestant tient d'une main le drapeau du PJAK (organisation du Kurdistan iranien) et de l'autre un portrait d'Abdullah Öcalan, lors d'une manifestation pour la reconnaissance du peuple kurde à Stockholm, le 1er juin 2016. Crédit Alexis Demoment
Un manifestant tient d'une main le drapeau du PJAK (organisation du Kurdistan iranien) et de l'autre un portrait d'Abdullah Öcalan, lors d'une manifestation pour la reconnaissance du peuple kurde à Stockholm, le 1er juin 2016. Crédit Alexis Demoment
Dans son livre, Confédéralisme démocratique, Abdullah Öcalan prend pour cible la Turquie, plus précisément sa forme étatique. En une cinquantaine de pages, ce leader du PKK tente d’expliquer que le combat pour l’émancipation kurde n’est qu’une infime partie d’un combat généralisé de l’émancipation des peuples vis-à-vis des États. Pour lui, l’État serait l’outil du système capitaliste et les formes étatiques hors de ce système seraient amenées à disparaître – prenant pour exemple le régime de Saddam Hussein. En poussant cette logique jusqu’au bout, il qualifie le fascisme de « forme d’État-nation la plus pure ».

« Une guerre d'émancipation »

Il s’oppose à renvoyer dos à dos nations turque et kurde, affirmant que le but kurde n’est pas d’obtenir la création d’un deuxième État-nation, mais de mettre fin à la logique de l’État-nation. L’influence marxiste est très présente dans les revendications kurdes. Pour Azad, « c’est une guerre d’émancipation, cela va au-delà du territoire » qui confirme la proximité du PKK lyonnais avec des jeunes communistes ainsi que certains anarchistes.

Le jeune militant n’a apparemment pas connaissance des modes de financements du PKK et de certains de ses agissements. En 2012, le journal franco-turc Zaman France révélait un trafic de drogue organisé dans l’Est de la Turquie servant à financer le parti. Depuis 2001, la spécialiste du terrorisme Nathalie Cettina décrit une liaison entre PKK et trafic de stupéfiants « pas seulement occasionnelle mais [ressortant] d’une stratégie bien connue et structurée ». Là apparaît une limite au discours d’Abdullah Öcalan. Si ses revendications sont apparentes, la manière de les mettre en œuvre n’est pas clairement évoquée.

Une grande diversité au sein d'une même communauté

Confronté à ces faits qu’il ne nie pas, Azad répond en condamnant personnellement toute forme de violence. Il souligne les divergences d’opinions immenses au sein de la communauté kurde, trop souvent réduite à une entité indivisible par les médias selon lui. Le Kurdistan s’étale dans quatre pays : en Turquie, en Syrie et en Iran, où il n’est pas reconnu par l’Occident, contrairement au Kurdistan irakien (depuis 2003). Le cœur du débat médiatique concerne aujourd’hui le Kurdistan syrien, où les unités de protection du peuple (YPG) affrontent dans un même temps l’État islamique et le régime d’al-Assad avec l’espoir de gagner des territoires autonomes. « Le Kurdistan est un point très stratégique au Moyen-Orient étant donné l’abondance de pétrole et autres ressources naturelles », souligne Azad.

Le PKK est un parti très vaste, de nombreux groupes lui sont plus ou moins associés. Il en ressort une grande confusion sur ses positions. Pour Azad, la plupart de ces groupes « sont d’accord sur le fond mais pas sur la forme » : les divisions proviendraient avant tout d’une incapacité à décider d’une ligne unique sur la manière de mener le combat, mais aussi sur ses fondements. Il est difficile d’identifier une idéologie caractéristique des kurdes, malgré les efforts d’Abdullah Öcalan pour faire de son essai un manifeste du peuple kurde.
Portrait d'Abdullah Öcalan. Crédit Muriel Epailly.
Portrait d'Abdullah Öcalan. Crédit Muriel Epailly.

La diaspora pour préserver l'identité kurde ?

Azad témoigne de l’accueil de réfugiés kurdes. « Certains ne parlent même pas la langue kurde lorsqu’ils arrivent en France » nous confie-t-il. L'assimilation aurait été tellement importante que certains kurdes découvriraient leur propre langue et leur propre culture seulement une fois à l'étranger. En Turquie, l'interdiction des langues kurdes  [ndlr : il existe deux langues kurdes proches, le kurmandji et le sorani] tend à s’atténuer ces dernières décennies, avec par exemple l’ouverture d’un Institut kurde à Istanbul en 1992. Mais l’évolution des mentalités est beaucoup plus lente. Azad explique qu’il est toujours très mal vu de parler kurde en Turquie et que l’on peut fréquemment être agressé pour cet unique motif. Toujours selon ses dires, les autorités turques fermeraient fréquemment les yeux sur ce type d’agression.

La politique d’assimilation de la Turquie vis-à-vis des Kurdes et des autres communautés sur son territoire trouve ses origines dans le redécoupage de ses frontières par la France et le Royaume-Uni suite à la chute de l’Empire ottoman. La perte d’une importante partie de son territoire aurait poussé l’État à lutter contre les divisions en son sein. Comme pour la plupart des pays du Moyen-Orient, l’élaboration des nouvelles frontières n’a pas correctement tenu compte des différences ethniques et culturelles.

La population kurde représenterait 30 à 40 millions d’individus dans le monde. Le phénomène de diaspora kurde hors du Moyen-Orient est difficile à évaluer car la majorité des kurdes n'est pas reconnue par la communauté internationale. Bien que peu renseigné sur les chiffres exacts de cette diaspora, Azad affirme que la communauté à l’extérieur du Kurdistan s'organise dans un nombre de pays très important et de manière quasi-systématique. Le PKK jouerait un rôle majeur dans ce réseau qui cherche à préserver l’identité culturelle d’un peuple qu’Abdullah Öcalan qualifie de « plus grande nation au monde sans État propre ».

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Alexis Demoment
Rédacteur en chef du Journal International et étudiant à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon.... En savoir plus sur cet auteur