Street art à Istanbul : la rebellion sur les murs

Lou Bachelier-Degras , correspondant à Istanbul
11 Juin 2013



Mardi 11 juin 2013, la police anti-émeute turque a repris la place Taksim. Les forces de l’ordre et la municipalité ont de suite nettoyer cet espace des tags qui avaient envahi les murs. Le Journal international revient sur le street art, symbole des mobilisations stambouliotes.


Street art à Istanbul : la rebellion sur les murs
Avec les manifestations, la place Taksim et le parc Gezi – toujours occupé – avaient retrouvé leur fonction première d’espace public, limité auparavant par l’importance du trafic routier à Taksim.

Outre les barricades dressées pour protéger la place d’un retour des toma, les canons à eau mobiles de la police, ce qui a marqué tout un chacun arrivant dans ce nouvel espace public, a été la réappropriation de l’espace par les manifestants. Si les dégradations de biens ont été assez limitées, toute surface utilisable, du sol au mur a été utilisée comme support d’expression et de revendication. On pouvait accorder le label « Zone d’Expression Libre » aux alentours immédiats de la place Taksim.

De par la nature des slogans présents à Taksim, il est difficile de ne pas penser à Mai 68 et son iconographie produite par l’Ecole des Beaux-Arts, et il était difficile pour le régime de laisser ainsi cet incroyable espace d’expression contestataire. Le street art à Istanbul est pratiqué avant tout dans certains quartiers, notamment au sein de la municipalité de Beyoglu. Le périmètre dans lequel on retrouve le plus de street art est indiqué par le cercle bleu et correspond principalement au quartier de Cihangir, attenant à la place Taksim (le rectangle orange). Le street art présent dans ce quartier est majoritairement celui d’artistes qui veulent interagir avec l’environnement urbain.

Street art à Istanbul : la rebellion sur les murs
La concentration de ce moyen d’expression dans le quartier de Cihangir peut s’expliquer par la structuration sociale du quartier, anciennement mal fréquenté et délaissé, il a été au cœur d’un projet de réaménagement urbain depuis une vingtaine d’années. Le quartier aujourd’hui réhabilité est le quartier où réside le plus d’Européens, mais aussi nombre d’artistes et d'intellectuels turcs. Ce quartier a vu sa réputation radicalement changée avec le cinéma, devenant cadre propice à la diffusion de films turcs.

L’atmosphère de ce quartier peut être résumée par la formule du poète Küçük Iskender : « Beyoğlu est intelligent. Vivant. Bavard. Attaché à sa liberté. Il possède une grande force de conviction. » Ou encore : « Peut- être est-ce ici que le socialisme peut reprendre du poil de la bête. Désormais, c’est ici que vivent les familles des personnes disparues suite à des gardes à vue. Ici, nous réapprenons l’humanisme depuis le début. Le coq désynchronisé est tout au plus un révolutionnaire qui provoque volontairement la mort. A Beyoğlu, tout le monde croit autant à la révolution qu’au suicide. »

Depuis le début de la contestation stambouliote, les murs et le sol sont devenus les nouveaux porte-étendards du Mouvement Gezi. L’avenue Istiklal (soulignée en orange sur la carte) s’est vue ainsi recouverte quotidiennement de slogans antigouvernementaux.

Les techniques utilisées par les artistes et manifestants sont assez diversifiées : pochoirs, grafs, stickers, impressions de photos… La majorité des travaux de street art se concentre à l'intérieur d'un périmètre réduit autour du tandem par Gezi – place Taksim (cercle orange).

On peut catégoriser les traces de street art de ce mouvement en quatre groupes : l’humour et le détournement, la personne d’Erdogan, le mouvement et l’art de rue. Parmi les principaux motifs parodiés, on retrouve le motif du pingouin, en référence aux images fournies par CNN Türk, sur lesquelles la place Taksim se faisait gazer. Cet animal est devenu l’emblème de la censure des médias turcs proches du pouvoir.

Si Justin Bieber est bel et bien venu, dans le cadre se sa tournée, à Istanbul, l’assonance avec le gaz au poivre (biber gazi) a fait naître nombre de jeux de mots en anglais ou en turc. Sur l’avenue de Gumusuyu qui part de Taksim, le magicien du Seigneur des Anneaux, Gandalf, a été détourné pour contrer l’avancée des canons à eau (toma). Enfin, Erdogan a qualifié les manifestants de « çapulcu », un mix entre vandale, rêveur et marginal, au grand plaisir des artistes.


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