Turquie : l’AKP poursuit sa radicalisation

Sydney Chandler-Fry, correspondant à Istanbul
19 Décembre 2013



Après des semaines de violence entre manifestants et forces de police lors des émeutes de Gezi park en juin dernier, le mouvement de protestation #occupygezi s’est essoufflé pendant l’été. Si aucune manifestation n’a atteint l’ampleur des premiers jours, la contestation anti-Erdogan se maintient et s’organise.


Crédits photo -- AFP
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Les désaccords sont toujours là, malgré les tentatives d’étouffement du gouvernement qui assure une présence policière massive à Istanbul et notamment aux alentours de la place Taksim. Le Premier ministre conservateur entend ainsi contenir l’opposition dans la perspective des prochaines élections municipales.

Dans la continuité de sa tendance islamo-conservatrice, Recep Tayyip Erdoğan poursuit sa déconstruction de la laïcité turque, dont les opposants dénoncent les tendances moralisatrices d’inspiration islamique. Les lois successives limitant la consommation d’alcool et son récent projet d’interdiction aux personnes de sexes opposés de vivre sous le même toit en sont des symptômes. Décryptage.

Une tendance historique

Les récentes interdictions s’inscrivent dans une tendance de longue date du parti AKP pour la Justice et le Développement, au pouvoir depuis plus de 10 ans. Fondé en 2002 par Erdogan, l’AKP rassemble la droite conservatrice turque, le Premier ministre se dit « démocrate-musulman » et proche des partis chrétiens-démocrates européens.

Cependant, le pouvoir actuel est aux antipodes de la doctrine laïque du fondateur et premier président turque Mustapha Kemal, alias Atatürk. Bien qu’érigé au rang de personnage de culte national dans la Turquie moderne, le bâtisseur de la République turque sur les décombres de l’Empire ottoman semble aujourd’hui vénéré, mais sans adhésion à ses valeurs. Comme si le projet qu’il avait su forger n’était en fait qu’un rêve animé sans substance.

L’AKP entreprend ainsi une politique sociale imprégnée de conservatisme religieux. En effet, avec l’Islam comme religion ultra-majoritaire sinon d’État, la Turquie est baignée de spiritualité. Les institutions laïques reposent ainsi sur une société qui ne l’est majoritairement pas. La tentative de loi criminalisant l’adultère, la restriction de plus en plus sévère de la consommation d’alcool ou l’autorisation du voile dans les universités, contraire à la pensée kemaliste, sont des marques de la poussée conservatrice, menée par l’homme le plus populaire de l’histoire politique turque.

L’alcool, cible privilégiée des conservateurs

Depuis septembre, les Stambouliotes se voient de plus en plus contraint dans leur consommation d’alcool. Non seulement celui-ci est déjà lourdement taxé, mais sa vente est désormais interdite dans un rayon de moins de 100m autour des lieux de cultes ou d’éducation, sans compter qu’il est également proscrit dans tous les commerces après 22h. Cette stigmatisation des spiritueux peut paraître surprenante dans le cœur battant de la vie nocturne d’Istanbul, où les noctambules semblent peu portés sur l’eau minérale, mais rappelle en réalité le conservatisme majoritaire de la Turquie anatolienne, rurale et traditionnelle. En effet, plus de 80% des Turcs disent ne jamais boire d’alcool, et dans les campagnes anatoliennes, la consommation d’alcool se fait de plus en plus discrète, voire secrète.

« La boisson nationale, c’est l’ayran », s’est ainsi exclamé le Premier ministre Erdogan pour promouvoir la boisson lactée populaire, en lieu et place du raki célébré dans les soirées turques et considéré comme le breuvage national par nombre des citoyens. Devant cette offensive conservatrice, l’opposition dénonce le prosélytisme d’un ordre moral et l’islamisation forcée de la société turque.

La vie privée, dernier bastion du camp laïc

Dernier projet en date, le parti islamo-conservateur tente de légiférer afin d’interdire aux personnes de sexes opposés non mariées de vivre sous le même toit. Si les mécanismes d’application d’une telle loi ont de quoi laisser perplexe, le projet politique est néanmoins en route et provoque d’ores et déjà l’ire de l’opposition et des manifestants dénonçant une violation insupportable de la vie privée. Un tel projet de loi inquiète également à l’étranger, où les étudiants Erasmus pratiquant massivement la colocation s’inquiètent des conséquences d’une telle interdiction.

L’objectif semble davantage de donner un signal fort à l’électorat conservateur en vue des prochaines élections municipales. Erdogan, vieux briscard de la vie politique turque, sait jouer des tendances conservatrices de son pays et le démontre une fois de plus.


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1.Posté par Mow le 21/12/2013 18:48
Chacun voit comment améliorer la société, de son propre point de vue. La radicalisation peut plaire à une importante partie de la population turque. Mais, vu d'occident, il s'agit d'un retour en arrière, et évidement, une restriction des libertés individuelles.

Merci pour l'article.