Une Française à Vancouver

27 Juin 2013



Après une année à Vancouver, le temps est venu de partager mon immersion canadienne avec les lecteurs du Journal International, de leur faire part de ce vécu et de quelques observations élaborées tout au long de cette année riche en découvertes.


Credit Photo -- Esleyah / Flickr
Credit Photo -- Esleyah / Flickr
Partie l’été dernier pour achever ma licence d'anthropologie, dans le cadre d’un échange universitaire, j’ai choisi de m’installer à Vancouver afin d’améliorer mon anglais. Quoi de mieux qu’une immersion dans une université anglophone ? Et pour aller au bout de l’expérience, quoi de mieux que d’éviter la communauté française qui s’offre à moi ? J’entends par là cette ribambelle d’étudiants français en échange. Oui mais… Je n’étais pas au bout de mes surprises !

Avant de vous faire part de mes remarques sur la société canadienne, il me faut d’abord parler du défi de l’anglais non académique. Fréquenter des Canadiens qui ont en moyenne la vingtaine, c’est être confronté à un registre de langue inconnu : le célèbre « slang » ou langage populaire anglais. Chaque conversation devient un parcours du combattant, et peut-être très facilement écourté par un interlocuteur, qui, n’ayant jamais appris une langue vivante et n’ayant jamais voyagé au-delà des États-Unis, ne comprend pas forcément la difficulté à laquelle on peut être confronté lorsqu’on doit s’exprimer dans une langue étrangère. C’est donc dans cet environnement plein de défis que j’ai tenté de m’insérer mais que je n’ai en réalité observé qu’avec un certain recul, tant certaines barrières culturelles étaient infranchissables pour moi.

Une idéologie de la liberté très présente

C’est un mot qui fait rêver et qui constitue le principal objectif de certains d’entre nous. La liberté : votre sujet préféré de philosophie en Terminal ? Voyons comment ce concept est mis en pratique dans une jeune société d’Amérique du Nord, le très célèbre « Land of freedom ».

Nous pouvons pour cela partir d’une caractéristique propre à la liberté relevant du sens commun : faire ce que l’on veut. Il faudrait même dire « faire ce que je veux », tant l’individu est placé au centre de cette idée. Cela donne ce très cher mot qui, dans certaines circonstances, assassine le lien social : l’individualisme. Se mettre en colocation à Vancouver, c’est dire au revoir à sa petite famille reconstituée de ses amis les plus chers. Cette cohabitation conviviale n’est plus qu’un lointain souvenir, presque de l’ordre de l’iréel. La cuisine ou la salle à manger n’est plus un lieu où l’on prend son petit déjeuner. Ce dernier, comme le reste des repas est consommé devant la television ou devant son ordinateur, isolé dans sa chambre. Faire des concessions sur ses préférences alimentaires afin de partager son repas le soir est loin d’être systématique. Ceux qui désaprouvent cette habitude organisent chez eux, une fois par semaine, un dîner exceptionnel où tout le monde mange ensemble. Ce type de rituel rare est par ailleurs précisé sur les sites internet de recherche de colocation. En somme, j’ai souvent eu l’impression que la colocation canadienne se définissait comme un partage neutre de l’espace, sans pour autant signifier vivre ensemble.

Deuxieme définition de la liberté dans le sens commun : être qui l’on veut. Le multiculturalisme est une valeur socio-politique dont les Canadiens sont très fiers. Demandez à un Canadien comment il définit son pays et celui-ci répondra automatiquement « multiculturalisme », là où un Francais répondrait « le pays des droits de l’Homme ». Cette valeur que j’apprécie énormément s’explique par la constitution de cette nation, fondée sur l’immigration. Seulement 10% des Vancouvérites sont nés à Vancouver. L’immigration est très variée (j’ai eu des colocataires polonais, italiens et d’origine israélienne) mais comporte une forte affluence asiatique. Les riches diasporas chinoises se sont installées à Vancouver quasiment en même temps que les Européens. Certaines banlieues accueillent aussi des communautés indiennes ou pakistanaises qui n'ont, cependant, pas un haut niveau de vie.

Individualisme et multiculturalisme sont donc les deux caractéristiques en lien avec cette liberté chère à leurs coeurs. Au bout du compte, les Canadiens sont-ils plus libres que nous ? Mon avis est que non. S’ils se sont défaits de certaines contraintes sociales, ils doivent en affronter d’autres. Si les étudiants peuvent choisir leurs cours, ils doivent en contrepartie effectuer de lourds emprunts qu’ils remboursent souvent dès la fin de leurs études, et ce à hauteur de quatre cents dollars par mois. Aussi, en ce qui concerne la vie sentimentale, j’ai à plusieurs reprises entendu des Canadiennes dire « nous avons rompu car nous avions trop de sentiments l’un envers l’autre ». La réponse la plus fréquente de leur interlocutrice était : « Tu as bien fait, il n’y a rien de pire que des sentiments dans une relation. Moi aussi j’essaie d’éviter ça au maximum ». La liberté individuelle semble dans les discours être un facteur important. Mais le dernier mot de cette anecdote sentimentale est, comme dans beaucoup d’histoires, l’acceptation des sentiments et l’officielle mise en couple…

Une ville jeune et technologique

En tant que ville jeune (125 ans), Vancouver donne souvent le sentiment de ne pas encore avoir défini sa propre identité. Sans passé ni histoire ancienne, tout reste à construire et à inventer. De ce fait, une certaine superficialité plane sur cette ville qui a encore du chemin à parcourir.

Vancouver est divisée en deux parties : East Van et West Van. La première constitue la partie la plus ancienne et la moins aisée, où l’on peut trouver de chaleureux cafés où ont lieu nombre d’événements artistiques. West Van est par opposition la partie la plus récente et la plus riche. Elle inclut le centre-ville, qui est avant tout le quartier de la finance où siègent de grandes entreprises telle que HSBC. Tout y est propre et neuf, mais rien n’a vraiment d’âme et d’histoire. Coincée entre l’Océan Pacifique à l’Ouest, les Montagnes Rocheuses à l’Est, et la frontière américaine au Sud, Vancouver reste très isolée et ne reçoit que de légères bribes d’influences des villes folles de l’Amérique du Nord comme Seattle, Portland ou Montréal. Vancouver semble figée dans sa richesse et sa sécurité, d’où découle une passivité languissante. Tout est organisé et fonctionne à la perfection, rien ne déraille.

Obtenir la réponse à un e-mail en moins de cinq minutes y est de l’ordre du réel. Cette ville semble avoir succombé au récent nectar de la civilisation occidentale : la technologie. Vancouver compte en effet parmi les villes les plus technologisées du monde. En marchant dans la rue, on peut observer la quasi totalité des passants serrant leur iPhone dans la main, objet chéri qui les absorbent dès qu’ils sont dans les transports en commun. Il n’est pas rare de voir une personne ayant un protége coque assorti à son manteau. Dans un café, deux personnes qui s’assoient à la même table utilisent presque systématiquement leur iPhone, iPad ou ordinateur portable respectif, et en oublient de se parler.
Ces petites habitudes de tous les jours que nous avons tous, comme jouer avec notre téléphone, consulter régulièrement nos e-mails, sont décuplées à Vancouver, et donnent parfois la sensation d’être confronté à une société robotisée. Ce constat donne l’envie d’éveiller la conscience de tout un chacun quant à l’usage abusif des technologies.

Crédit Photo -- Courtesy of Tourism Vancouver | Vancouver Skyline
Crédit Photo -- Courtesy of Tourism Vancouver | Vancouver Skyline


Après ces quelques remarques, je le reconnais, peu réjouissantes, il est temps de se pencher sur les aspects sympathiques de cette expérience vancouvérite. Au coeur du nid du capitalisme nord-américain a tout de même émergé une contre-culture que l’on peut observer au quotidien.

Associés à la criminalité, les graffitis sont sévèrement condamnés à Vancouver. Ils font néanmoins partie intégrante du paysage urbain. Sous les ponts, sur les murs ou sur les toits des magasins, le street art est très visible dans l’espace public. Parfois, les graffitis sont inspirés de l’art traditionnel des populations nord-amérindiennes, toujours présentes à Vancouver. Ils nous rappellent alors à quel point il est important pour les First Nations de se faire une place dans la société canadienne tout en conservant leur culture et leur héritage.

En fréquentant des étudiants canadiens, j’ai aussi pu redécouvrir des façons de s’amuser que j’avais oublié depuis longtemps en France. Passer un après-midi chez quelqu’un par temps de pluie revient par exemple à porter un masque de dinosaure et à faire du coloriage, ou à regarder un dessin-animé. Par moment, leurs activités sont comparables à celui de Peter Pan, l’enfant qui ne veut pas grandir. Ils semblent rejeter « le monde des adultes » qu’ils interprètent comme trop sérieux et dépourvu d’amusement.

Enfin, Vancouver est surnommée « Raincouver » par ses habitants, car il y pleut huit longs mois par an. La plupart des Vancouvérites portent de ce fait des manteaux imperméables et des bottes de pluie au quotidien. Très sportifs, beaucoup d'habitants préfèrent le jogging à la paire de jeans. Ces habitudes sont en revanche mise au placard quand il s’agit de faire la fête ou d’aller à un concert. S’il s’agit de musique électro particulièrement, plus de la moitié de la foule est déguisée et maquillée de manière extravagante.

Mode de vie et valeurs différentes, voilà ce à quoi quiconque décide de s’installer à l’étranger se confrontera, pour le meilleur et pour le pire ! Et en attendant de repartir vers un autre ailleurs, le retour à Lyon rimera toujours avec tarte à la praline pour les petites faims et demi-pêche sur les quais du Rhône lors des beaux jours !

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