À Barcelone, on attend encore les réfugiés

Lucile Moy
29 Aout 2016


L’Espagne peine à ouvrir ses portes. Quelques associations barcelonaises d’aide aux réfugiés sont peu optimistes quant à la réalisation de l’accord passé entre le gouvernement de Mariano Rajoy et Bruxelles.


Sur la façade de la mairie de Barcelone, une discrète banderole « refugees welcome ». Crédit Josep Bracons
À vol d’oiseau, de Barcelone à Perpignan, la grande ville la plus proche de la frontière espagnole, le trajet n’excède pas l’heure et demie de voyage. Qu’à cela ne tienne, la politique migratoire espagnole en matière d’accueil des réfugiés ne ressemble en rien à celle que la France a conclu avec Bruxelles. L’année dernière, le gouvernement castillan s’était positionné sur l’accueil de 16 000 demandeurs d’asile syriens, irakiens et afghans d’ici 2017. En réalité, le pays en accueillera dix fois moins, selon la journaliste espagnole Victoria Luna, qui écrit pour le journal 20 Minutes, version hispanique.

L’Espagne, destination de la désillusion

« Elle n’a rien d’une destination », commente Catherine Heintz, une Française qui depuis trente ans travaille d’arrache-pied dans plusieurs associations d’insertion sociale et de travail communautaire. Il y a 11 ans à Sheffield en Angleterre, elle travaillait pour Safe Haven, aujourd’hui à Barcelone à Apropem-nos (« rapprochons-nous » en français), elle ne voit pas d’autre endroit où elle se sentirait plus utile. « On travaille sur la cohésion sociale et l’inclusion dans la société. Il nous faut combattre les stéréotypes, les rumeurs ainsi que la stigmatisation », assène-t-elle.

La misère, elle la voit tous les jours à Apropem-nos. Catherine Heintz se désole de la tournure que prend la situation en Espagne. « Les Centres d’éducation pour adultes qui dépendent du gouvernement catalan (La Generalitat) proposent de moins en moins de cours d’alphabétisation. Le Consortium d'éducation de la Generalitat nous dit qu’en fait il y a très peu de demande et qu’elle est résiduelle. C’est très grave de penser comme ça », s’insurge-t-elle alors que Barcelone a encore accueilli 16 nouveaux réfugiés le mois dernier. Les cours d’alphabétisation dans les associations sont pourtant pleins. La demande, elle, reste forte. « Ce ne sont pas les réfugiés qui sont demandeurs mais les migrants en général qui n’ont pas eu d’éducation primaire dans leur pays », informe Catherine Heintz.

À quelques pâtés de maison de là, toujours dans le quartier de Poblenou, ça résonne plus sévèrement. « On ne peut pas permettre et on ne doit pas devenir insensibles face aux images constantes relayées sur la mort de personnes qui meurent en mer », martèle Montse Milà Estrada, activiste membre du mouvement Poblenou Refugi (Poblenou Refuge). La Barcelonaise, contre tout passéisme, tente d’élaborer des solutions pour sortir de la crise : « que le gouvernement espagnol arrête donc de mettre des bâtons dans les roues aux villes qui sont d’accord pour accueillir de nouvelles personnes ! » s’indigne-t-elle. « Ça leur permettrait enfin d’emprunter des routes plus sûres ». Pour Montse Milà Estrada, il faut aussi que le gouvernement « sache dénoncer » l’accord « illégal » avec la Turquie, « la répression violente aux frontières » et la transformation des camps de réfugiés en « camps d’internement ». La liste est longue.

« On se retrouve le 20 juin l’année prochaine ? », demande-t-elle avant de décrocher son téléphone et se replonger dans une conversation en catalan. À Poblenou, comme dans plusieurs quartiers d’Europe, le 20 juin est une journée d’union, un acte mondial pour défendre le sort des personnes réfugiées.

« Les choses vont changer, c’est certain »

Si le gouvernement de Mariano Rajoy est critiqué et qualifié « d’invivable » pour les conditions d’accueil des nouveaux arrivants sur le territoire hispanique, il y a encore Ada Colau, la maire de Barcelone, qui, comme d’autres à Madrid et Valence se disent horrifiés du drame qui se déroule sous leurs yeux. En septembre déjà, l’héritière du groupe politique Les Indignés annonçait son souhait d’accueillir plus de réfugiés, en s’indignant même du retard qu’ils mettaient à venir dans sa ville. Elle condamnait, et elle le fait toujours, la réponse « donnée par l’Europe à la crise des migrants ».

En septembre 2015, elle nourrissait le projet de construire un réseau de « villes refuges » qui permettrait aux villes candidates d’accueillir des demandeurs d’asile plus « facilement » et plus « humainement ». Pour l’instant, il n'en est rien. Il n’y a eu personne pour décrocher l’appel, que ce soit à Bruxelles ou en Espagne.

« Les choses vont changer, c’est certain », espère Pascale Coissard de la Commission catalane d’aide aux réfugiés (CCAR). « Plusieurs organisations non-gouvernementales ont dénoncé les agissements des autorités européennes. Laisser les réfugiés aux mains de la Turquie, c’est très dangereux parce que ce n’est pas un pays stable. »

Le 26 juin, lors des dernières élections législatives, le Parti populaire de Mariano Rajoy inscrit à droite est arrivé en tête des votes. Sans majorité. Quant au parti Podemos, représenté par Pablo Iglesias Turrión, il n’a fait qu’enterrer le rêve espagnol qu’un parti altermondialiste puisse voir le jour. Pour les Espagnols, les chances de voir les choses changer s’amenuisent.