Argentine : dix ans d’entreprises récupérées !

7 Novembre 2012


Fralib, Lejaby, SeaFrance… Face à la multiplication des plans sociaux, les tentatives de reprise en main de l’activité par les travailleurs eux-mêmes se multiplient. En Argentine, un mouvement similaire a eu lieu au début des années 2000, alors que la crise faisait rage. Dix ans après, où en est le mouvement des entreprises récupérées ?


En France, les travailleurs de l'usine Fralib tentent de relancer l'activité (fabrication du thé Éléphant) en société coopérative d'intérêt collectif (SCIC)
Le 5 décembre 2001, estimant que le pays n’avait pas respecté le plan « déficit zéro », le FMI refuse un prêt de 1,3 milliard de dollars au gouvernement de Fernando de la Rúa. L’Argentine s’effondre. Le « miracle Menem » prend fin. Elu président en 1989, Carlos Menem est resté dix ans au pouvoir, dix ans au cours desquels il a mené une politique inspirée du Consensus de Washington : austérité, libéralisation, privatisation.

Des comptes bancaires bloqués, des centres commerciaux assaillis et un slogan « Que se vayan todos ! ». Les images de l’explosion sociale qui suit la faillite du pays frappent les observateurs. Le 19 décembre, l’état de siège est décrété. Cinq présidents se succèdent en moins de trois semaines. Domingo Cavallo, ancien ministre de l’économie est mis en détention. L’Argentine s’enfonce durablement dans la crise.

D’abord monétaire, la catastrophe devient vite industrielle. De nombreuses usines ferment, laissant des milliers d’ouvriers sans travail. C’est dans ce contexte d’enlisement qu’émergent des initiatives originales et pragmatiques. Le mouvement de reprises et d’occupations d’usines est peut-être la plus emblématique d’entre elles. Ne se résignant pas à voir les machines à l’arrêt, des travailleurs décident d’investir les lieux et de faire repartir la production. L’usine de céramique Zanon et l’usine textile de Brukman sont alors les deux exemples les plus médiatisés. Mais le mouvement va bien au-delà du secteur de l’industrie : des hôtels, des écoles et même des centres médicaux reprennent du service de cette façon. La gestion se fait de manière collective avec assemblées générales et vote à bulletin secret.

Mais les entreprises récupérées se heurtent à de nombreux obstacles. Ceux-ci sont d’ordre purement économique, d’abord puisqu’il est nécessaire de trouver des fournisseurs et des clients pour relancer l’activité. La loi, qui garantit la propriété privée et protège les propriétaires, joue également contre le mouvement. Les ouvrières de Brukman sont ainsi expulsées violemment en avril 2003. Le pouvoir politique, capable de modifier le cadre légal, est au gré des victoires et des défaites électorales du côté des travailleurs ou de celui des anciens propriétaires.

Même si l’arrivée au pouvoir de Nestor Kirchner en 2003 a été un soulagement pour les entreprises récupérées, les politiques publiques sont restées incohérentes et confuses dans ce domaine. Les doutes, les hésitations, la nécessité de nourrir sa famille rendent l’épreuve plus éprouvante.

Face à l’adversité, la solidarité s’organise entre coopératives et des citoyens se mobilisent pour défendre les travailleurs. Ce sont les Mères de la place de Mai, des assemblées d’habitants, des étudiants, des piqueteros, qui arrivent pour aider à récupérer l’usine Brukman. Le mouvement des entreprises récupérées sort alors du strict cadre du lieu de travail pour influer sur toute la société argentine.

Du miracle Menem à l'effondrement
Onze ans après le début de ces expériences, où en est-on ? Etait-ce des réponses éphémères à la crise ? La concurrence libre et non faussée a-t-elle repris ses droits ? L’université de Buenos Aires a scruté le mouvement depuis 2002 et réalisé trois enquêtes pour dresser un panorama global de l’état des entreprises récupérées. Des synthèses sont publiées en français par l’association pour l’autogestion. Le résultat est éloquent. Non seulement, les entreprises récupérées ne périclitent pas mais surtout, elles se consolident !

En 2010, l’université de Buenos Aires a recensé 205 entreprises autogérées, qui employaient plus de 9000 travailleurs, principalement dans l’industrie (métallurgie et agroalimentaire) mais aussi dans les services (santé, éducation, logistique, hôtellerie). Un millier d’emplois ont été créés. Cela est à mettre en perspective avec le fait que les décisions d’embauche sont extrêmement évaluées car les entreprises autogérées refusent de licencier et les travailleurs sont appelés à devenir associés.

D’autre part, les chercheurs de l’université insistent sur l’ancrage local des entreprises récupérées et leur insertion dans le tissu social. 35% d’entre elles hébergent des évènements culturels, 24% sont en lien avec les associations du quartier, 11% avec les écoles. Les entreprises récupérées sont donc, avec toute leur diversité, une réalité économique et social en Argentine. Les enquêtes de l’université de Buenos Aires démontrent leur viabilité même si de nombreuses questions restent en suspens.

Un Etat à la renverse, des propriétaires d’usines en fuite… Qui donc organisera le travail ? La question était posée en 1848 – après la fermeture des ateliers nationaux en France – par Jules Lechevalier, journaliste et pionnier de l’économie sociale. Un siècle et demi plus tard, les travailleurs des entreprises récupérées d’Argentine semblent avoir répondu de fait à Jules Lechevalier. Qui donc organisera le travail ? Les travailleurs eux-mêmes !

A voir : le film The Take, produit par Any Lewis et Naomi Klein, raconte l’histoire des ouvriers de l’usine abandonnée Forja San Martin.
Produit par Any Lewis et Naomi Klein, The Take (2005) retrace l'histoire des ouvriers de l'usine Forja San Martin



Journaliste spécialiste des questions économiques. En savoir plus sur cet auteur