Australie-Indonésie : je t'aime, moi non plus

5 Juin 2014


Le week-end dernier, l’ensemble du trafic aérien du nord de l’Australie a été subitement paralysé pendant plusieurs jours. La faute à qui ? Sangeang Api, ce malheureux volcan indonésien qui déploie ses cendres sur l’ensemble de la région depuis vendredi. Une anecdote qui rappelle aux Australiens ô combien ils sont liés à leur voisin indonésien, alors même que la relation entre les deux pays connaît de vives tensions depuis plusieurs mois. Retour sur un paysage diplomatique embrumé mêlant courtoisie, flatteries et trahison.


Crédit AAP
Snowden a encore frappé. En novembre dernier, ses révélations ont provoqué un véritable séisme diplomatique dans le Pacifique. ABC et le Guardian Australia révélaient alors l’espionnage du président Susilo Bambang Yudhoyono et de son proche entourage par l’agence de surveillance australienne, et ce en étroite collaboration avec la National Security Agency américaine. Ecoutes téléphoniques, espionnage dans les ambassades… Autant de fourberies qui ont suscité la colère du président indonésien qui s’est empressé de rappeler son ambassadeur à Canberra. Les tardives et timides excuses du nouveau premier ministre australien Tony Abbott n’ont pas suffi à endiguer cette escalade diplomatique qualifiée d’ « acte hostile, malvenu dans une relation entre partenaires stratégiques » par le ministre indonésien des Affaires étrangères, Marty Natalegawa. Un jeu risqué quand on sait à quel point l’Indonésie est un partenaire clé de la région pour l’Australie. 

L’Indonésie, un partenaire économique stratégique

Avec une population de près de trois cents millions d’habitants et une économie en plein boom, le gouvernement australien aurait tort de négliger son voisin. D’autant que la classe moyenne indonésienne grandissante est sur le point d’envahir les agences de voyages, les institutions financières, les universités et les hôpitaux australiens. Avec une croissance de 5,6% en 2013 et une urbanisation effrénée, l’Indonésie continuera d’importer massivement le pétrole, l’or, l’aluminium et le fer australiens. Un débouché sans précédent qui constitue déjà le 12ème importateur mondial de produits australiens. 

Rien ne semble pouvoir stopper ce développement économique sans précédent qui fera de l’Indonésie la 10ème économie mondiale d’ici 2025. Un développement jusque-là largement soutenu et aiguillé par l’Australie qui reste son plus gros donateur. On compte plus de sept milliards d’investissements australiens en Indonésie et de nombreux programmes d’aides, notamment dans le secteur de l’agriculture qui totalise 40% des emplois indonésiens et 14% du PIB. 

Une interface culturelle et militaire clé avec l’Asie

Depuis les attentats de Bali en 2002, la coopération entre les deux pays autour du terrorisme et des trafics en tous genres s’est intensifiée. Depuis dix ans, on dénombre plus de huit cents arrestations conjointes autorisées par le travail de coopération entre les deux agences de surveillances nationales. Un moyen efficace pour l’Australie de mettre le nez dans les affaires asiatiques et de garder un œil sur ses voisins, mais aussi de limiter l’influence des Etats-Unis et de la Chine qui lorgnent tous deux sur l’archipel indonésien.  

Sur le plan culturel, de nombreuses initiatives ont construit des passerelles entre deux mondes que tout oppose. L’Indonésie, très mixte, reste une plaque tournante décisive entre l’Océan Indien et le Pacifique, entre l’Asie et l’Océanie. Des différences parfois difficiles à outrepasser : la population indonésienne est à 80% musulmane tandis que l’Australie reste profondément marquée par des valeurs occidentales chrétiennes et européennes. La multiplication des échanges universitaires – l’Indonésie est la 5ème destination des étudiants australiens – et des centres de coopération – dont l’Australia-Indonesia Institute reste la figure de proue – entendent atténuer ces obstacles. En somme, des liens forts avec l’Indonésie permettent à l’Australie d’éviter l’isolement en Asie.

La question épineuse des « boat-people »

Interception d’un bateau clandestin par la marine australienne. Crédit : Darren Marsh pour ABC Australia
Si les affaires d’espionnage ont sévèrement entaché la relation indo-australienne, c’est bien la question migratoire qui reste le problème endémique des discussions. Chaque jour, des centaines de bateaux remplis de demandeurs d’asiles venus du Moyen-Orient et d’Asie du Sud sont interceptés par l’armée australienne et renvoyés vers l’Indonésie. Cet afflux provoque inéluctablement des problèmes sociaux de taille, au grand désespoir de Jakarta qui épingle régulièrement les injonctions de la marine royale australienne.

Alors que ces derniers temps, la situation tendait à se stabiliser entre les deux pays, un nouvel incident est venu raviver les tensions. Début mai, la marine indonésienne découvrait ainsi une vingtaine d’Indiens et de Népalais réfugiés sur une de ses îles après avoir été chassés par les forces australiennes. Une question qui ne risque pas de trouver une solution de sitôt avec le gouvernement de Tony Abbott qui a déclaré une véritable « guerre » à ces demandeurs d’asiles devenus « l’ennemi » numéro un de la nation. 

Vers une réconciliation ?

Le retour de l’ambassadeur indonésien en Australie, Nadjib Riphat Kesoema, à la fin du mois de mai dernier, a contribué à sensiblement réchauffer les relations entre les deux pays. Le Premier ministre australien, dont la dernière visite en Indonésie remonte à octobre dernier, doit normalement rencontrer le président indonésien mercredi prochain dans le cadre de son voyage vers l’Europe pour les commémorations du débarquement. 

Le manque d’entrain et les maladresses du Premier ministre australien contrastent avec l’attitude des précédents gouvernements travaillistes qui avaient mis un point d’honneur à la relation avec leur homologue indonésien. En février dernier, le quotidien conservateur Sydney Morning Herald déclarait : « Le danger est que l’Indonésie, si elle continue à tabler sur cette faiblesse hypothétique, comme bien d’autres Etats l’ont fait auparavant, finira par pousser l’Australie au-delà du point où il n’y aura plus de conciliation possible... ». A l’image de cet avertissement virulent, on a trop souvent tendance à penser que l’Indonésie a plus besoin de l’Australie que l’inverse. Attention toute fois, au probable retour de bâton de cette assurance.