Commémorations du génocide arménien à Istanbul : exiger le passé pour permettre l'avenir

Pierre Hamdi, correspondant à Istanbul
25 Avril 2015


Ce 24 avril 2015, le centième anniversaire du génocide arménien est aussi commémoré en Turquie. À Istanbul c'est à la fois l'exigence de reconnaissance du génocide par l'État turc et le désir d'un meilleur vivre-ensemble qui se fait entendre.


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L' « arbre à souhaits » est une très vielle tradition arménienne. Venir nouer un bout de tissu sur une des branches de l'arbre sacré en formulant un souhait permettrait de le faire exaucer. Cette pratique magique existait bien avant les drames qu'ont connu les Arméniens aux XIXe et XXe siècles, bien avant même que ceux-ci deviennent chrétiens. C'est notamment par ce geste ancestral que le centième anniversaire du génocide arménien a été commémoré ce vendredi 24 avril 2015. Des Arméniens de Turquie, d'Arménie et de la diaspora mais aussi des Turcs, des Français, des Rwandais et d'autres encore sont venus accrocher leur souhait sur les branches d'un tel arbre érigé place Taksim pour l'occasion. La symbolique est forte. L'arbre nous rappelle que les fruits ne peuvent exister sans les racines. 

L'une des racines les plus fortes de l'identité arménienne c'est l'entreprise d'éradication de leur peuple par l'Empire ottoman. Elle a commencée il y a exactement cent ans, le 24 avril 1915, avec la rafle de 650 000 notables arméniens de Constantinople, l'ancienne Istanbul, point de départ de l'extermination planifiée de deux tiers de la population arménienne de l'Empire, le début du génocide arménien. La minorité arménienne est alors le bouc-émissaire accusé d'être au service de l'étranger, notamment depuis la défaite des armées du sultan ottoman face à celles du tsar russe en 1878, puis désigné comme véritable ennemi de l'intérieur par le gouvernement nationaliste des « Jeunes Turcs » arrivés au pouvoir en 1908 et qui utilisent ainsi la vieille recette de la stigmatisation raciste pour forger une identité nationale turque. Aux massacres de la fin du XIXe siècle succède un véritable plan d'élimination de la communauté arménienne mis en place par le gouvernement ottoman à l'extrême-fin de son existence. Ce sera d'abord la déportation vers les déserts de la Syrie et de l'Irak actuelles, via la plaque tournante d'Alep. Puis l'extermination. Environ un million et demi d'hommes et de femmes seront tués selon la plupart des historiens.
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Le souvenir comme combat

C'est ce passé, ces racines qui sont au centre de la cause arménienne. La journée de commémorations organisée notamment par le Mouvement Populaire Européen Antiraciste (EGAM) débute par un rassemblement à la gare d'Haydarpaşa d'où les premiers déportés ont été envoyés vers le désert oriental. Plus d'une centaine  de personnes sont assises sur les marches de la gare. Les noms des déportés de 1915 sont égrainés au micro, leurs portraits sont brandis. Les mots d'ordre sont clairs, une descendante adresse directement à l'État turc qui porte la « responsabilité d'un crime de génocide au nom de l'identité ethnique et religieuse » des demandes fortes : la reconnaissance du génocide, des excuses, la compensation et la restitution. Sans vraiment préciser la nature des deux dernières. 

Faire vivre le souvenir du drame arménien en Turquie c'est surtout exiger le passé. La reconnaissance officielle par le gouvernement et la société turque est le nœud du problème, c'est la revendication première. Au souvenir les gouvernements turcs successifs ont opposé le déni. La Turquie a toujours catégoriquement refusée de parler de « génocide ». Au mieux elle reconnaît des massacres dans le cadre d'une « guerre civile » qui a fait des morts des deux côtés. Au pire elle organise le même jour que le centenaire du génocide une cérémonie internationale pour la célébration de la bataille des Dardanelles alors qu'elle a d'ordinaire lieu un mois avant, en prenant soin d'y inviter le président arménien.

La société turque que Mustafa Kemal « Atatürk » a façonné sur les ruines de l'Empire ottoman repose sur trois piliers : elle est républicaine et laïque mais elle est aussi profondément nationaliste. Ce sentiment, largement partagé, d'appartenance à une nation turque à la splendeur et aux valeurs uniques pourrait être en grande partie la cause du déni. Ce n'est pas la responsabilité des autorités ottomanes qui est ici en jeu, les massacres sont admis. Mais ce qui apparaît comme impossible à concilier avec l'idée nationale turque c'est plutôt l'implication passée de la nation dans ce qui est devenu le crime des crimes pour la société mondiale, le summum de la barbarie, l'extrême-pointe de l'inhumain : un génocide. La glorieuse nation ne peut avoir agi contre l'humanité. 

Le but de ces rassemblements du souvenir est donc bien de dénoncer et combattre le déni turc. Pour Sacha Reingewirtz, président de l'Union des Etudiants Juifs de France (UEJF) qui fait partie de la délégation de l'EGAM, il s'agit en effet d'un « combat pour la mémoire et contre le négationnisme d'État qui est douloureux et dangereux », Dominique Sopo, le président de SOS Racisme également présent appelle quant à lui à  « lever la chape de plomb ».

Uné émotion palpable place Taksim

Exiger le passé c'est donc en même temps dénoncer le présent. C'est le sens du deuxième temps fort de la journée. Dans le plus grand cimetière arménien d'Istanbul, la même centaine de personnes se recueillent autour de la tombe de Sevag Balikçi, ce soldat turc d'origine arménienne assassiné en 2011 par un soldat ultra-nationaliste. L'émotion est palpable au moment de la prière prononcé par le patriarche arménien de Constantinople. Des discours sont prononcés debout sur les tombes.

Le point culminant des commémorations est à 19h15 – symbolisant l'année 1915 – où après la cérémonie de l'arbre à souhaits, plusieurs milliers de personnes sont rassemblées sur la place Taksim, au début de la grande avenue d'Istiklal. Une centaine de manifestant sont assis autour d'un parterre de bougies. On entonne des chants arméniens. Le point le plus singulier de la manifestation se trouve dans les pancartes. On brandit des photos en noir et blanc, des portraits du XIXe siècle. Les ancêtres victimes du génocide sont le message de ces commémorations, ceux qui ont été rayés des registres sont maintenant des étendards. Une ronde se forme autour de deux personnes, un frère et une sœur qui portent des grandes photos. Ils tiennent à raconter l'histoire de leur grand-père officier arménien de l'armée ottomane et mort en déportation. Des photos de Sevag Balikçi et de Hrant Dink, journaliste arménien assassiné à Istanbul en 2007, se mêlent aux très nombreux portraits des victimes du génocide. Le présent n'est pas disjoint du passé. 

Les racines de l'arbre arménien sont en passe de devenir plus qu'un simple ancrage, la mémoire plus qu'un abri dans lequel se réfugier. Plusieurs signes laissent à penser que les fruits arrivent. Pendant la commémoration un cortège largement composé de turc est venu se joindre au groupe déjà présent en scandant en turc et sous les applaudissements, « l'Etat meurtrier doit payer ». L'implication est double, une partie de la nouvelle génération turque ou du moins stambouliote - probablement celle du mouvement dit du « Parc Gezi » - veut la reconnaissance par son pays des crimes génocidaires commis dans le passé. Mais ce qu'il faut voir c'est aussi que de telles manifestations peuvent désormais avoir lieu à Istanbul, des mots aussi forts peuvent être lancés en public. Les mentalités sont, semble-t-il, en passe de changer et ça se sent. Cette année, comme l'année dernière, le gouvernement turc a présenté ses « condoléances » aux descendants et a dit « partager la souffrance des enfants et des petits-enfant ». Certes, le ton se durcit à chaque pression de la communauté internationale, en grande partie dû à la stratégie électorale du parti du président Erdoğan qui chasse sur les terres nationalistes pour obtenir la plus large majorité possible aux élections de Juin. Mais la possibilité d'un jour briser le tabou est réelle. Et c'est d'ailleurs l'espoir porté par ce centième anniversaire. Un Arménien habitant au Canada explique sa présence aux commémorations d'Istanbul par une volonté de « montrer à l'État que les Arméniens n'ont plus peur et qu'ils exigent la justice ».

Crédit Pierre Hamdi