Crise politique au Pérou : le scandale Dinileaks

6 Avril 2015


Le 19 mars dernier, l’hebdomadaire Correo Semanal révélait une liste de journalistes, de politiciens, d’hommes d’affaires et de citoyens péruviens, sujets de surveillance par les services de renseignement. Soupçonnée d’être impliquée dans cette affaire d’espionnage, la première Ministre péruvienne, Ana Jara, a été destituée par une motion de censure lundi dernier.


Crédit AFP
Après la révélation de cette massive affaire d’espionnage, le scandale a pris le nom de Dinileaks, en référence au nom des services de renseignement péruviens, la Dirección Nacional de Inteligencia ou Dini. Selon le Correo Semanal, la Dini aurait stocké des données concernant les propriétés, les véhicules, les entreprises mais également les dossiers médicaux de « plusieurs milliers de citoyens », dont des ministres, des hommes politiques et des journalistes. À ce jour, les activités de la Dini ont été suspendues, au motif d’un important processus de restructuration annoncé par le gouvernement péruvien.

Une destitution nécessaire ?

À la suite de ces révélations, et pour la première fois depuis cinquante ans, une motion de censure fut votée lundi dernier contre la première Ministre, Ana Jara, par 72 voix pour, 42 contre et 2 abstentions. En réponse aux diverses accusations, Ana Jara a affirmé que cette affaire d’espionnage remontait en réalité aux présidences antérieures, notamment à celles d’Alejandro Toledo (2001-2006) et d’Alan García (2006-2011). Selon elle, il s’agissait en réalité d’une « compilation d’informations publiques » par la Dini et non d’une affaire d’espionnage.

À l’annonce de la motion de censure, le président péruvien, Ollanta Humala, a affirmé que cette démarche était « injuste » et que la situation « oblige aujourd’hui les Péruviens à être unis ». « La première Ministre a agi en toute responsabilité devant une conjoncture particulière et ceci doit être valorisé. Je la soutiens, elle est en train de produire un travail extraordinaire », a-t-il déclaré par la suite.

Ollanta Humala et Ana Jara, lors de son investiture le 22 juillet 2014 - Crédit TV Perú
La destitution d’Ana Jara fait aujourd’hui polémique au Pérou, beaucoup y voyant une tentative de la part de l’opposition de déstabiliser profondément l’actuel gouvernement à un an des présidentielles. Pour Sofia Vizcarra, Péruvienne diplômée de Sciences Po Paris, la sanction à l’encontre d’Ana Jara est disproportionnée : « je crois que sa destitution est exagérée. Par le passé, d’autres occasions, pour des thèmes plus graves, auraient réclamé une motion de censure. J’ignore si Ana Jara est coupable, mais sa destitution est avant tout l’expression d’un mécontentement de l’opposition du Parlement envers le gouvernement d’Humala. » Dans l’opinion péruvienne, la destitution de la Première ministre fut une grande surprise : « personne ne s’attendait à ce qu’ils la censurent réellement. Il y avait une grande incertitude à ce sujet », ajoute-t-elle.

Un gouvernement instable

Suite à la destitution d’Ana Jara, le jeudi 2 avril, le président péruvien Ollanta Humala a nommé Pedro Cateriano nouveau chef du gouvernement. Avocat de formation, Cateriano occupait le poste de ministre de la Défense depuis juillet 2012. Au Pérou, il est particulièrement connu pour ses multiples attaques contre le parti fujimoriste et le parti de l’Apra. Lors d’une interview pour TV Perú, le vendredi 3 avril, le nouveau Premier ministre a néanmoins assuré qu’il mènera une « politique ouverte », réaffirmant ainsi sa volonté de maintenir un dialogue entre les différentes forces politiques péruviennes. Pedro Cateriano dispose à présent de trente jours pour se présenter devant le Congrès et demander le vote de confiance. Si le Congrès lui refuse la confiance, Humala pourrait hypothétiquement dissoudre le Parlement.

Pedro Cateriano - Crédit La República
Concernant la décision de nommer Cateriano, Sofia Vizcarra est mitigée : « la fonction de Premier ministre nécessite une personnalité avec du caractère et de la poigne. Je pense que Cateriano a le profil pour ce poste. Mais l’opinion reste cependant partagée entre ceux qui le soutiennent et ceux qui critiquent sa nomination. De manière générale, je ne pense pas qu’il pourra faire oublier la faible popularité du gouvernement d'Humala. »

Pour la septième fois depuis le début de son mandat, Ollanta Humala a dû désigner un nouveau gouvernement. Au mois de février dernier, le président péruvien avait déjà présenté un remaniement ministériel, visant notamment à remplacer le ministre de l’Intérieur, Daniel Urresti.

Ces derniers mois, la cote de popularité d’Humala a considérablement chuté, tombant aujourd’hui à 25 % d’opinions favorables. Sans le moindre doute, cette affaire déstabilise un gouvernement péruvien déjà très affaibli à un an des élections présidentielles.



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