Deux ans après la révolte, le jasmin a-t-il fleuri ?

Ouajdi Feki
14 Janvier 2013


14 Janvier 2011, il est presque 18h. A la télévision nationale, le premier ministre, accompagné des présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat se présentent devant le peuple tunisien et devant les téléspectateurs arabes du monde entier. Ils annoncent la vacance du pouvoir et le départ du président (dictateur) Zine El Abidine Ben Ali pour une période indéterminée.


Après 23 ans de règne sans partage, l’un des régimes les plus solides de la région vient de tomber. Dans les chancelleries internationales, la cacophonie règne, comme au Quai d’Orsay où quelques jours avant la chute du régime, la ministre française des Affaires étrangères propose du matériel anti-émeute à la police tunisienne. Les médias du monde entier sont « sonnés » de ne pas avoir détecté la colère d’un peuple opprimé et oppressé pendant tant d’années. Le monde occidental rougit de ces années de complaisances, envers un régime dictatorial où le silence se monnaie par quelques jours de soleil à Hammamet ou Djerba. Au prix du sang et des larmes et après un mois de révolte, la première révolution du XXIe siècle vient d’avoir lieu et lance le plus grand mouvement de révolte depuis la décolonisation dans toute la région.

Ce sont les débuts de ce que les commentateurs appellent les « Printemps Arabes » où d’une seule et même voix, les peuples crient et scandent : « Dégage », « Dignité », « Respect », mais surtout … « Liberté » !
Après plusieurs mois d’incertitude, d’insécurité, de révolte, mais aussi d’espoir et de courage, la détermination du peuple tunisien à bâtir « SA démocratie » tient ses engagements. Les anciens opposants rentrent au pays après plusieurs années d’exil. Les cellules Ben Alistes se vident et l’amnistie généralisée est décrétée.

Les premières élections libres se sont déroulées le 23 octobre 2011 pour élire les membres d’une Assemblée Constituante chargée de rédiger une nouvelle constitution. Malgré la présence d’une centaine de partis, les Tunisien-nes donnent la majorité au Parti Islamique « Ennahda » (La Renaissance) juste devant « le Congrès Pour la République » (Centre-Gauche tendance nationaliste) et « les Socio-démocrates ». Tous les trois forment la « Troïka » et vont devoir mettre de coté leurs divergences politiques pour faire alliance, au nom de l’intérêt national. Ils se partagent les pouvoirs législatifs et exécutifs durant la période constituante, et ont la lourde tâche de bâtir une nouvelle Tunisie sous l’œil très critique de tout un peuple qui a juré de protéger par tous les moyens ses acquis.
Deux ans après, qu’en est-il ? Les objectifs de la révolution ont-ils été atteints ? Quelle est véritablement la situation du pays ? Je suis retourné en Tunisie, voici mon modeste témoignage pour la maison des Potes Grand Lyon.

La Tunisie, un nouveau califat islamique ?

« La dictature salafiste », « Les femmes sont en danger », « La Charia sera appliquée en Tunisie »… Ainsi résonnent ces phrases lues dans la presse française pendant des mois. Je suis plein d’appréhension lorsque j’arrive à l’aéroport de Tunis-Carthage et dans ma tête de petit Occidental formaté, je scrute les premières burqas et les premiers barbus. Je suis un peu « déçu » de constater que le califat islamique vendu par le Figaro ou Libération n’a pas encore vu le jour, et je suis surtout incroyablement stupéfait par l’ampleur des travaux et autres rénovations urbaines en cours… La charia par le bâti, drôle de concept !
Mon travail militant commence dans les quartiers chics de la capitale. A ma grande surprise, l’alcool est toujours servi et la bourgeoise tunisienne se prend toujours pour Beyoncé. Malgré les apparences, la situation économique du pays est catastrophique. Les jeunes entrepreneurs ou héritiers se plaignent de leur chiffre d’affaires en chute libre, des procès en cours pour non-paiements par des clients ou encore de la fuite des investissements étrangers : « Incompétent ! Médiocre ! On va droit dans le mur » me dit Mounir, jeune patron d’une entreprise de textile, le regard rivé sur une jeune brune peu vêtue malgré le froid de décembre. « Il faut leur laisser du temps, c’est difficile en ce moment » lui répond son ami Karim, un autre jeune patron d’entreprise d’agro-alimentaire.

Les débats se suivent et les points de vue divergent sur tel ou tel fait divers, discours d’un politique, ou encore vidéo circulant sur Facebook. Mais là encore, malgré l’intensité des échanges, les critiques à l’endroit du pouvoir en place sont foudroyantes. Une liberté de ton et de critique inconcevable il y a encore deux ans, et qui me stupéfait en ses premières heures sur place, me laissant sans voix pendant que ces deux jeunes hommes s’enivrent de bon vin rouge de Mornag sous une belle nuit méditerranéenne d’hiver.
Le lendemain, c’est dans les quartiers populaires que je décide de me rendre, là où « Ennahda » dispose de sa principale base électorale. A « Cité ETTAHRIR » et ses alentours (au nord–ouest de Tunis) où se mêlent classes populaires et classes moyennes, les femmes en petite jupe et aux jambes rasées de la veille ont laissé la place aux hommes en « kamis » (djellaba pour homme) et à une pilosité masculine plus qu’abondante. C’est dans ces quartiers que la révolution a été la plus ressentie, là où les premières nuits après la chute de la dictature ont été les plus rudes, et où les attentes sociales sont les plus importantes.

Je discute avec Mohamed, un père de famille qui a voté Ennahda et votera encore pour ce parti malgré ses quelques déceptions. Pour lui, le véritable danger ce sont les « sales gauchistes athéistes » qui veulent « nous faire oublier notre identité musulmane ». Il se réjouit de pouvoir pratiquer librement sa religion, d’aller à la mosquée tranquillement sans se faire traquer par la police politique. Il me dénonce à demi-mots les attaques de certains « taqfiristes » (extrêmistes), et me répond que ce sont en majorité des protecteurs de la révolution. Il affirme également que pour beaucoup de cas, les faits divers impliquant les islamistes sont faux, et sont inventés par des supposées forces contre-révolutionnaires. Ces « légendes urbaines » jettent l’anathème sur des croyants pour mettre en échec les espoirs de la révolution et réinstaurer la dictature. Je suis interloqué par sa réponse, puis je prends conscience qu’en réalité, je suis en face à l’un de ses nombreux Tunisiens qui, sous l’ère Ben Ali, se faisaient arrêter parce qu’ils avaient commis « le crime » de trop se rendre à la mosquée et de trop pratiquer leur culte : « il faut leur laisser du temps, et arrêter de faire des grèves à tout va » me répond-il, « nous sommes dans une période instable avec un gouvernement provisoire et nous devons travailler pour remettre le pays sur les rails. Nous avons été volés par Ben Ali et sa mafia avec la corruption, les seuls qui peuvent nous sauver ce sont ceux qui craignent le châtiment de Dieu ». Là encore, même si je n’adhère pas, je ne ressens aucune animosité ou mépris à mon égard, nous continuons à échanger nos avis et j’essaye de comprendre comme je peux sa vision… Et lui la mienne.

Les jours passent, les rencontres s’accentuent et les échanges sont toujours autant passionnés. Je continue à me rendre dans différents quartiers de la capitale et dans des coins plus reculés du pays, berceaux de la révolution. Une fois de plus, je suis assez stupéfait par la nouvelle liberté d’expression dont jouissent les Tunisiens, mais surtout, de la conscience politique de tout un peuple malgré des décennies de muselage forcé.

S’exprimer librement c’est bien ! Mais pour le reste ?

Pour le reste, le constat est nettement plus amer et l’espoir a cédé la place à la déception, voir à la colère. Sur les champs économique et social (première revendication de la révolte), la situation est catastrophique. Le déficit commercial du pays s’est creusé, le gouvernement n’a pas su faire face à l’inflation des prix. Les agences de notation ont abaissé la note du pays considérant la Tunisie comme un Etat moyennement fiable pour rembourser sa dette extérieure. La banque centrale tunisienne et les organismes internationaux comme l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique) tirent la sonnette d’alarme sur l’aggravation de la situation. Le chômage, les écarts de richesse et les inégalités régionales sont toujours élevés, et ce, malgré les gesticulations du gouvernement en place pour attirer les capitaux internationaux comme les pétrodollars qatari.
Le tourisme, principale source de richesse, est en chute libre et l’instabilité du voisin libyen rend la situation sécuritaire très instable notamment dans le sud avec l’entrée d’armes de guerre (made in France) sur le sol tunisien.

L’honnêteté intellectuelle m’oblige néanmoins à reconnaître que l’héritage du précédent régime ne facilite pas la tâche du gouvernement provisoire. Force est d’admettre que le parti Ennahda et ses troupes sur le terrain se sont acharnés à instaurer un Islam sociétal et édulcoré, au lieu de s’atteler à appliquer les principes religieux dont ils se prévalent dans les champs économique et social, comme la lutte contre la pauvreté, le chômage, l’insécurité ou encore les intérêts (religieusement prescrit) de la dette publique au tout puissant FMI (Fonds Monétaire International).

Liberté publique et paysage politique

Sur le champ institutionnel, la rédaction de la nouvelle Constitution arrive à son terme et un programme de consultation publique nationale doit débuter. La création d’une instance libre et indépendante a été votée pour organiser les prochaines élections prévue pour l’été 2013. Si les droits des femmes et plusieurs acquis historiques ont été préservés comme l’Etat civil et républicain, d’autres sujets restent incertains. La question de la justice, de la répartition des contre-pouvoirs ou encore du futur régime (parlementaire ou mixte) sont des exemples concrets de l’incertitude constitutionnelle. Enfin, le fameux article 2, faisant de l’Islam la religion officielle d’Etat, reste inchangé.
C’est sans doute dans la composition du paysage politique que les évolutions les plus notables sont à signaler. L’émiettement des multiples petits partis lors des précédentes élections ont laissé la place à de grandes coalitions d’oppositions démocratiques, républicaines et sociales. L’hégémonie du parti « Ennahda » est bousculée par d’autres mouvements comme « Nidaa Tounes » (L’Appel de la Tunisie) de tendance libérale, ou encore le rassemblement de la gauche sous l’appellation « Front Populaire » dont le porte-parole est le charismatique opposant communiste Hamma Hammami.
Dans mon voyage, le recueil des différents avis et discours m’ont passionné, interrogé et parfois effrayé, mais à chaque fois toujours le même constat : la Tunisie est en débat et l’apprentissage de la démocratie n’est vraiment pas une chose aisée.
Le nombre d’associations a quadruplé en deux ans, l’engagement de toute la société force le respect, et ce, quelque soit l’âge, le sexe, ou l’orientation politique.
Protéger les droits de la femme, aboutir aux objectifs et acquis sociaux, renouer avec la croissance économique, réussir l’alliance entre tradition et modernité ; longue et rude sera la route vers la dignité et la démocratie mais, incontestablement, le jasmin refleurira sur les hauteurs de Carthage car pugnace et déterminé est son peuple !