Écosse : bye bye la livre sterling ?

18 Février 2014


« Pas d'union monétaire avec une Écosse indépendante », a annoncé George Osborne, le ministre des Finances britannique, ce jeudi 13 février. La nouvelle est un pavé dans la mare à l'heure où l'économie est le point d'achoppement essentiel des débats entre nationalistes et unionistes.


Le Premier ministre écossais, Alex Salmond | © AFP
Le référendum sur l'indépendance de l'Écosse qui se tiendra le 18 septembre 2014 n'en finit pas de faire l'actualité en Grande-Bretagne. Les sondages révèlent que l'avenir économique de l'Écosse est le principal sujet de préoccupation des Écossais. Suite à la déclaration du ministre des Finances jeudi, la question monétaire a été mise au-devant de la scène. L'accès à l'indépendance placerait le pays face à trois scénarios possibles.

Le premier avait originellement les faveurs des membres du Scottish National Party (SNP) : il consiste à créer une nouvelle monnaie pour l'Écosse. L'indépendance serait totale : le pays pourrait contrôler ses taux directeurs et ses taux de change ainsi que ses dépenses publiques. Cependant, les coûts liés à la création d'une nouvelle banque centrale et à l'instauration d'un climat de confiance parmi les investisseurs seraient probablement financés par une politique d'austérité. Une pilule difficile à faire avaler aux Écossais quand on sait que le principal grief adressé à Westminster est justement le régime d'austérité mis en place au lendemain de la crise.

Le second verrait l'Écosse adopter l'euro. Là encore, cette option est jugée peu envisageable. Suite à la crise qui a ébranlé l'Union européenne, et particulièrement les pays de l'eurozone, les chefs de gouvernement ont pris conscience de l'importance d'avoir des outils monétaires et budgétaires indépendants de Francfort.

Le troisième scénario est le plus probable, il est aussi le favori des indépendantistes. Il verrait l'Écosse conserver la livre sterling au sein d'une union monétaire avec le reste du Royaume-Uni. C'est la solution retenue par les experts de la Commission fiscale établie au sein du Parlement écossais. Une telle option impliquerait des compromis des deux côtés. L'Écosse devrait pour sa part céder une partie de sa souveraineté budgétaire et monétaire, car elle dépendrait de la Banque d'Angleterre. Londres en contrepartie, devrait consentir à cette union. Et c'est là que le bât blesse.

Côté britannique : la livre sterling ? Ce n'est pas une collection de CD !

Lors de son allocution prononcée à Édimbourg ce jeudi 13 février, George Osborne a battu en brèche l'hypothèse d'une union monétaire. « Partager la livre sterling ne serait pas dans l'intérêt de l'Écosse et du reste du Royaume-Uni. Le reste des Britanniques ne l'accepterait pas, et le Parlement de Westminster y ferait opposition », a-t-il déclaré. Ces propos, qui ont fait l'effet d'une bombe, prennent le contre-pied de ceux tenus par Alex Salmond depuis le début de la Yes Campaign. Pour le Premier ministre écossais, la situation est claire : « Nous conserverons la livre sterling dans une Écosse indépendante ». George Osborne a appelé le gouvernement écossais à arrêter les « déclarations infondées » et s'est même lancé dans une métaphore imagée, où il a comparé l'Écosse et le Royaume-Uni à un couple en instance de divorce. « La livre sterling n'est pas un bien qui se divise entre deux pays après une séparation, comme on le ferait d'une collection de CD ».

Ces déclarations sont peu surprenantes quand on sait que George Osborne est membre du Parti Conservateur, connu pour ses positions unionistes vis-à-vis de l'Écosse. Pour autant, plusieurs partis se sont rangés derrière les « Tories » pour dénoncer l'hypothèse d'une union monétaire avec l'Écosse, à l'instar du Parti Travailliste et des Libéraux-Démocrates. Les arguments avancés sont multiples et concernent de nombreux secteurs de l'économie : dépenses publiques, sécurité monétaire, dette... L'Écosse devrait par exemple consentir à un important contrôle sur ses dépenses et ses politiques économiques – ce qui serait peu cohérent avec la volonté du pays de s'affranchir de la tutelle britannique. Le pacte monétaire, faible à ses débuts, ferait aussi l'objet d'attaques monétaires, à l'instar de celui mis en place entre la Slovaquie et la République Tchèque après leur séparation ; George Osborne rappelle que cette union monétaire avait survécu 33 jours seulement après sa mise en place. Un autre argument mis en avant par les détracteurs de l'indépendance concerne la dette publique. Si l'Écosse conservait la livre sterling, elle devrait partager une partie des 1 111 milliards de livres de la dette britannique. Londres pour sa part devrait être prête à renflouer le pays en cas de banqueroute écossaise ; une éventualité qui ne ravit évidemment pas les contribuables britanniques.

Même le Secrétaire en Chef du Trésor, un ministre subalterne de George Osborne dont les interventions publiques sont rarissimes, a fait des déclarations à la presse. Danny Alexander, Écossais et membre des Libéraux-Démocrates, a appelé Salmond à révéler le « plan B » du gouvernement écossais. « Il ne s'agit pas de bluff ou de harcèlement, c'est un fait (...). Quand nous voterons sur l'indépendance en septembre prochain, personne en Écosse ne doit s'imaginer que le pays pourra garder la livre ».

Pour un politologue de la prestigieuse London School of Economics, Londres « fait du chantage ». À l'heure où l'avenir économique d'une Écossaise indépendante cristallise les doutes de la population, cette annonce fait l'effet d'une menace. Le SNP a immédiatement réagi aux propos de George Osborne par la voix de Nicola Sturgeon, vice-premier ministre du gouvernement écossais. La déclaration de Geoge Osborne ne serait qu'une « réaction de panique » faisant suite à la hausse du « oui » dans les sondages d'opinion. « Les Écossais ne doivent pas tenir compte des propos de George Osborne (...) ils ont été tenus dans un contexte de campagne visant à effrayer et intimider l'Écosse ».

Outre le fait que le pacte monétaire soit pragmatiquement l'option la moins coûteuse qui se présente à l'Écosse - contrairement à l'adhésion à l'euro ou à la création d'une nouvelle monnaie -, le SNP avance de nombreux points pour justifier du maintien de la livre sterling en Écosse. Nicola Sturgeon a ainsi rappelé dans son allocution les travaux de deux prix Nobel d'économie – James Mirrless et Joseph Steiglitz - qui soutiennent l'idée que l'Écosse et le reste du Royaume-Uni ont intérêt à conserver la même monnaie. De nombreuses firmes anglaises sont établies en Écosse ; le passage à une nouvelle monnaie coûterait à ces entreprises « des centaines de millions de livres ». Les entreprises anglaises exportent aussi une grande partie de leur production dans le nord du pays - on estime le montant à 60 milliards de livres - et là encore, l'addition serait élevée si l'Écosse venait à devoir abandonner la livre.

La décision de Londres de ne pas partager la livre est aussi compréhensible à la lumière de certaines annonces faites par les députés du SNP. Dans leur manifeste pour l'indépendance, Scotland's Future, ils annoncent entre autres leur volonté de redynamiser l'activité économique en Écosse en diminuant par exemple le taux d'imposition sur les sociétés ou la taxe de transport pour les passages aériens. La situation serait alors la même que dans l'Eurozone où des pays partageant une même monnaie pratiquent du « dumping » pour attirer les entreprises des pays voisins, grâce à des cadres législatifs plus avantageux. Une pente glissante sur laquelle Londres, qui est jusqu'à présent la zone d'activité la plus attractive de Grande-Bretagne, ne souhaite à l'évidence pas s'engager.

Dans l'attente d'un éventuel compromis entre Londres et Édimbourg, les spéculations vont bon train. Livre sterling : yes or no ?



Bretonne pur beurre cultivant ses racines à l'IEP de Rennes, co – rédactrice en chef du magazine… En savoir plus sur cet auteur