Espagne : quand la gauche radicale s’érige en nouvel étendard de la laïcité

Hugo Lauzy
27 Mai 2016


Depuis la chute de la dictature franquiste en 1975, l’État espagnol entretient des liens toujours privilégiés et étroits avec l’Église catholique. Mais une partie de la gauche, incarnée notamment par le parti Podemos, défend l’ambition d’une société et d’un esprit laïque où aucune religion ne devrait être supérieure à une autre. Décryptage d’une situation sous tension dans un pays encore très marqué par son identité religieuse.


Procession de pénitents appelés « nazarenos » lors de la Semaine Sainte à Séville. Crédit : Flickr / César Catalan
L’incertitude sur la formation du futur gouvernement espagnol est la conséquence de la récente recomposition du paysage politique due à l’émergence de nouvelles forces aux élections générales de décembre 2015, tels Podemos d’extrême gauche issu du « mouvement des Indignés » de mai 2011, ou le parti de centre-droit Ciudadanos. Cette incertitude a permis de revoir la vision globale du pays organisée autour du traditionnel bipartisme Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE)-Parti populaire (PP). Autour des problèmes récurrents du chômage et de l’emploi, principaux cancers de l’économie espagnole depuis le début de la crise économique, plusieurs thèmes de société jusque-là passés sous silence ont alors refait surface ces derniers temps.

Les pouvoirs successifs du PSOE et du PP de Mariano Rajoy, encore Premier ministre espagnol jusqu’aux prochaines élections de juin 2016, se sont succédé sans pour autant avoir de réelles discussions de fond sur la place qu’occupe encore la religion en Espagne. Témoin de cette connivence entre la sphère religieuse et politique, la Semaine Sainte, véritable symbole de la place du pouvoir ecclésiastique au sein de la société espagnole.

Une Église au centre de la sphère politique et sociale

Passage de la procession de « La Estrella » sur le Pont de Triana à Séville. Crédit : Kiko Jiménez/istockphoto
D’après la Constitution espagnole de 1978, l’Espagne n’est pas « laïque » mais  « aconfessionnelle », ce qui oblige le pouvoir constituant à coopérer avec les confessions religieuses enracinées sur le territoire. Capitale de l’Andalousie, Séville est le miroir de la foi religieuse encore persistante et fortement ancrée dans les mentalités. Mélange d’un moment unique et précieux où un peuple rencontre sa ville dans les traditions les plus anciennes, la Semana Santa en est l’expression la plus représentative. Datée du XVe siècle, cette festivité est suivie par plusieurs milliers de personnes à travers les défilés des différentes confréries et pénitents qui parcourent les tracés des multiples processions célébrées dans toute l’Andalousie. Autre paramètre important, les bénéfices économiques récoltés pour Séville, qui traduisent la bonne santé des célébrations religieuses avec plus de 280 millions d’euros de rentrées d’argent en 2015. L’Église exerce par conséquent un puissant lobby, pas seulement sur les politiques, mais sur la société toute entière.

Dans la même lignée, l’État espagnol subventionne l’Église qui elle-même finance beaucoup de projets dans différents domaines, notamment l’éducation sur laquelle elle exerce un droit de regard. L’institution a donc toujours gardé son pouvoir d’ingérence au sein de la politique nationale. En témoigne les réclamations des partis de gauche – PSOE, Podemos, Izquierda Unida – sur la suppression de l’exemption fiscale, dont l’Église tire parti sur les lieux de culte et biens fonciers en vertu du Concordat de 1953, afin de relever les recettes publiques en temps de crise. Elle constitue un levier politique de taille avec la possibilité de pouvoir lui verser un prélèvement de 0,7 % de l’impôt sur le revenu des contribuables, ce qui rapporterait selon l’institut Europa Laïca, plus de 11 milliards d’euros annuels en subventions et exemptions d’impôts à l’Église catholique espagnole.

Néanmoins, l’esprit de la Transition démocratique amorcé en 1976 et articulé autour du pluralisme politique et de la fin du national-catholicisme, a redéfini le rôle de l’Église jusque-là omniprésente dans l’organigramme de l’État espagnol sous la dictature franquiste. À l’exception de quelques réformes importantes sur le plan des droits civiques avec l’autorisation du mariage homosexuel et de modifications au niveau du système éducatif sous le gouvernement socialiste Zapatero (2004-2011), les privilèges de l’Église catholique ont rarement été contestés par les chefs de gouvernements de la Moncloa. L’Espagne reste pour l’instant dans une impasse dont elle est peut-être encore loin d’avoir trouvé la sortie malgré quelques signes avant-coureurs.

Une société en voie de mutation

Les deux têtes d’affiche de la gauche radicale espagnole, Alberto Garzón (à gauche) et Pablo Iglesias (à droite). Crédit : Oscar Del Pozo
Selon les chiffres de l’Église catholique, 70,5 % des Espagnols sont apparentés ou se définissent de culture catholique à des degrés d’implications différents. Dans la réalité, les catholiques pratiquants réguliers ne représentent seulement que 13 % selon les enquêtes officielles du Centro de Investigación Social (CIS). Le processus de sécularisation est déjà à un stade bien avancé et en constante progression malgré les réactions conservatrices de certains politiques au sujet de l’avortement notamment. Lors d’une autre récente enquête du CIS, 60 % des Espagnols se sont déclarés en faveur de l’euthanasie, nouveau sujet tabou mis sur le devant de la scène. Ce qui fait dire que la société espagnole paraît bien plus avancée que ses lois.

L’actuel archevêque de Madrid, Carlos Osorio Sierra, défend la position de l’Église et esquive les interrogations actuelles sur les accords entre l’Église et l’État précisant que « le catholicisme reste le porte-drapeau de l’Espagne ». Ce dernier refuse de parler de Concordat, toujours applicable, jamais abrogé à ce jour et renforcé par les concordats successifs avec le Vatican. La religion catholique, enseignée à tous les niveaux en Espagne, fait désormais l’objet de controverses. Les parents peuvent en effet signer un papier pour empêcher leurs enfants de participer à ce cours, remplacé par des heures d’éducation civique.

En retard sur les autres démocraties occidentales au niveau de la laïcisation et de la transparence entre l’exécutif et le religieux, mais également pionnière en termes de reconnaissance juridique du divorce, de légalisation de l’avortement et d’autorisation du mariage homosexuel en Europe, l’Espagne constitue un paradoxe en elle-même. Durant la Seconde République espagnole (1931-1939), le gouvernement avait pourtant déterminé et acté la séparation entre l’Église et l’État et reconnu le droit de vote universel des femmes par la suite réprimée sous la dictature. Aujourd’hui, pour la gauche radicale, « non seulement le gouvernement ne veut rien retirer à l’Église, mais il souhaite lui complaire » s’insurge le député d’Izquierda Unida (IU), Alberto Garzón.

La contradiction du rôle de l’Église en Espagne réside dans le fait que le nombre de fidèles en baisse fait face à un épiscopat encore très présent dans les sphères du pouvoir. Cela reste une incompréhension supplémentaire dans le débat public où « le cheval de bataille de l’Église, est d’inculquer ses valeurs dès le plus jeune âge. Son influence se veut démesurée par rapport à son poids culturel et sociologique actuel », explique Angel Luis López Villaverde, spécialiste des relations entre l’Église et le pouvoir exécutif dans l’Espagne contemporaine.

Des propositions laïques pour réformer le système

Les partis de gauche radicale, Podemos de Pablo Iglesias secondé par Izquierda Unida, poursuivent leur discours détonnant et à contre-courant de l’ensemble de la classe politique espagnole sur ces questions de religion. Les dirigeants des deux formations, qui se sont récemment alliés pour les prochaines élections générales de juin prochain, réclament une éducation détachée de toute relation avec l’Église afin de promouvoir et faciliter la laïcité, la suppression de tous les privilèges fiscaux et l’annulation des accords signés entre l’Espagne et le Vatican de 1953 à 1979 sur la position de l’Église au sein de l’État. Ils veulent ainsi anéantir le pouvoir de pression et de présence de l’Église sur les débats et décisions de la vie politique nationale. Les critiques ne sont toutefois jamais bien loin et certaines propositions sont perçues comme des provocations parmi une partie de la population.

La Semana Santa a récemment été l’objet de revendications de la part de Podemos souhaitant selon Sergio Pascual, ancien numéro 3 du parti, « une réappropriation populaire afin de la démocratiser et de reconnaître ses valeurs qui ont créé l’identité de la ville de Séville, adaptée à une réalité locale qui se comprend à travers tous les Sévillans, religieux et laïcs, et non seulement par une partie de la hiérarchie ecclésiastique ou de la population ». Par ailleurs, certains proposent un ensemble de mesures au maire socialiste de la cité sévillane, Juan Espadas (PSOE), pour changer le panorama religieux et historique de la ville. L’interdiction à des membres du Conseil municipal de participer directement à des actes religieux, l’arrêt de toutes relations politiques avec les archevêchés, la non-autorisation de la tenue d’élections politiques dans des lieux publics contenant des symboles religieux et le retrait de tous les signes et noms à consonance religieuse des espaces publics (rues, monuments, universités…) sont les principaux arguments d’une série d’annonces qui prétendent encourager et promouvoir la laïcité à court terme.

L’avis de Ramón Cotarelo García, politologue et professeur d’université, est à double tranchant sur l’arrivée éventuelle de Podemos au pouvoir car « si un parti comme celui-ci (Podemos, ndlr) touche à la religion, je vous assure que l’Espagne connaîtra des scènes de violence dans la rue. Le catholicisme en Espagne, c’est une histoire sans fin. Se dire de gauche, c’est être obligatoirement pour la laïcité. Mais la laïcité n’est qu’une illusion ici en Espagne. Une fois au pouvoir, les partis de gauche ne touchent à rien », assure t-il, en référence aux périodes de gouvernance socialiste depuis la chute du franquisme. La problématique reste ainsi entière dans un environnement où le catholicisme persiste et signe dans son rôle de pilier et de ciment de la société, catholicisme avec lequel elle serait dans l’obligation de composer si la gauche radicale accède au pouvoir.