Inde : le sexe vu par les Occidentaux

1 Février 2013


En Inde, la morale sexuelle n’a pas suivi le même chemin que ceux qui clamaient la libération des mœurs en Mai 68.


Photo du film "Kamasutra : a tale of love" (1996)
« Je ne voulais pas que ma famille souffre, je n’ai jamais voulu être amoureuse. C’était interdit, je me le suis interdit, et puis mes parents allaient me trouver quelqu’un de bien, quelqu’un qu’il serait sans doute bon d’aimer. On doit croire ses parents pour ces choses-là non ? », avoue Bhavani, une Indienne de cinquante ans, vivant dans le Tamil Nadu. 

Epicure élaborait que « nous ne sommes en quête du plaisir que lorsque nous souffrons de son absence », ainsi sans avoir connu ce chavirement des cœurs, sans avoir eu l’âme qui se déchire pour l’être aimé, rien ne peut arriver : personne ne souffre, « tu imagines si j’avais dû quitter quelqu’un, il aurait souffert, mes parents l’auraient appris, ils auraient été déçus et auraient pleuré, pleuré, pleuré… Personne ne devrait faire subir ça à sa famille ». Le seul choix est d’accepter celui que l’on a choisi à notre place simplement parce que ça arrange les autres. 

Certains avanceront que « c’est se faire passer avant les autres », d’autres clameront que c’est une « idée de totale soumission et la perte de ses droits ». Selon Freud, ce sont « les tendances du moi qui suivent le principe de réalité », apprendre à se contrôler afin de se conformer plus facilement aux nécessités de sa propre réalité. 

Le plaisir sexuel pas vraiment admis en Inde

La libération sexuelle est réduite à un profond ethnocentrisme où l’émancipation sexuelle émane de l’évolution d’une morale que tous les pays peuvent mettre à mal. Confondant, comme le Dr Tissot,  auteur de L’Onanisme, dissertation sur les maladies produites par la masturbation, a pu le faire, l’« éthique » imposée par la société et l’impureté, voire reconnaissant comme déviants les acteurs pratiquant une activité sexuelle par pur « plaisir », l’Inde est une illustration très concrète du phénomène d’adaptation sexuelle selon sa culture. Selon Lesourd, « toutes les sociétés ont à charge de réguler des rapports entre les sexes, et donc les agir-sexuels entre les individus ».  


Le niveau de pudeur occidentale du XXIe siècle est bien loin de la pudeur indienne qui, elle, n’a pas une signification moindre : les femmes doivent se couvrir les épaules, les jambes, et se tenir à gauche dans les bus, exception faite pour celles qui sont mariées. Si l’une reflète plus une certaine « délicatesse, politesse » voire du simple fait de « dire non le premier soir », la définition de l’autre rejoint plutôt la définition du premier degré « une retenue, une réserve, en particulier en ce qui concerne la sexualité ».

Comme l'affirme Nicole Fouché et Serge Weber dans l'article « Construction des sexualités et migration »,  « on assiste à une forme d’instrumentalisation de la sexualité à des fins d’intégration ». On peut largement étudier la nécessité de limiter les conversations sexuelles en Inde. Exclure les notions de désir et de plaisir serait l’une des caractéristiques les plus importantes pour converser sur ce sujet qui reste tabou dans cette société « Ça ne se dit pas ! Ne parle pas de ça, ça m’embarrasse ! », réagissent certains étudiants, notamment des femmes, lorsqu’on les interroge sur ce domaine réservé. Les autres, ceux qui refusent de se cacher pour se tenir la main ou s’embrasser, s’exposent à des amendes par la police, à la dénonciation et ne pourront pas facilement se marier par la suite.


« Oh my god, elle ne va plus pouvoir étudier, juste à cause de l’amour, elle ne va pas pouvoir continuer… - répète Arundhati - quoi ? Mais pourquoi ? », et elle expliqua les propos que deux hommes avaient échangés en hindi à la sortie du train. L’un d’eux avait surpris la fille de l’autre avec un garçon, ils s’étaient « tenus la main » toute la nuit, et l’étranger sorti de nulle part ajouta d’ailleurs « alors, c’est en affolant les garçons que votre fille étudie ? ». À l’image d’un Saint Augustin condamnant tout désir sexuel, le père indien régit les lois de l’amour pour sa fille qui est une potentielle « dot ». Cette source de monnaie, il ne l’obtiendra pas si on entretient que sa progéniture est dévergondée, effarouchée ou tous ces termes employés à l’encontre de celle qui osa aimer en public. 

La vision du sexe à l’occidental en Inde

Subir la frustration des Indiens encore vierges passés 20 ans n’est pas chose facile pour les jeunes Occidentales. « J’étais dans le bus, ce mec commence à me parler, je m’endors, il me touchait la cuisse, quand je lui ai dit d’arrêter, il m’a lancé « are you a virgin ? » Le cas d’Haley, une Américaine de Madurai, illustre bien la réaction face à l’acte imprononçable en Inde et particulièrement la réaction d’un homme indien face à une Occidentale. Plusieurs blanches avouent se sentir souvent « regarder comme de la viande ». 

Ainsi, la sexualité serait culturelle, comme si les pays pouvaient être eux-mêmes classés, non plus sur une échelle économique, mais par leur culture sexuelle et selon l’âge auquel il est admis de commencer sa vie sexuelle. 

Paola Tabet, anthropologue célèbre pour ses études sur le genre, parle des échanges « de la sexualité contre quelque chose d’autre qu’elle-même »... Et si coucher avec une femme occidentale rendait les Indiens plus intéressants et plus intègres dans une société où le système des castes fonctionne encore ?

Bhavani explique justement que les « White girls » permettent aux Indiens d’échapper à ce système non encore aboli qui les contraint bien souvent aux mariages arrangés. « Se marier avec la première femme que t’as baisé ? No way ! » s’exclame Shubral. Les femmes blanches ? Pour l’exotisme d’abord, pour fuir les normes sociales ensuite. 

L’éducation sexuelle n’existe pas en Inde, autant dire que les valeurs, les « on dit », et les interrogations individuelles sont tout ce dont dispose un Indien pour appréhender l’acte sexuel. « Tu sais, j’ai rencontré mon mari le jour-même de mon mariage, je ne connaissais rien au sexe, je ne savais même pas ce que c’était, il m’a expliqué petit à petit et j’ai compris. J’ai attendu 100 mois avant de faire ma première fois avec lui » explique une habitante de Chennai. 

Le sexe, révélateur d’une société

« L'adaptation à la réalité sociale suppose quelque chose de plus que l'accession du moi à la réalité » s’exprime le psychologue Claude Kessler. On s’intégrera davantage dans une société en en partageant les us et coutumes et les fantasmes. Ainsi, il y a une différence très nette entre l’acceptation de la sexualité indienne qui correspond aux schèmes sur lesquels la société est fondée, et la sexualité occidentale, non pas plus ouverte mais qui ne s’implique pas dans une harmonie totale d’une culture même donnée. En d’autres termes, dans le monde occidental, chacun choisit véritablement sa façon de vivre, sans être soumis à la culture de son pays. Par exemple, les couples mariés peuvent choisir une relation basée sur la confiance et à sens unique, d’autres personnes peuvent préférer les relations avec plusieurs personnes sans engagement. Pour reprendre les termes de Fouché et Weber, le sexe est devenu une «composante essentielle de la construction de la personne et de l’éducation du citoyen selon la loi du 4 juillet 2001 » en Occident, permettant une ouverture d’esprit sur le sexe et son propre choix de relation avec un partenaire. 

Le désir est devenu une norme occidentale dans leur rébellion sur la recherche de soi : Patrick Rotman, auteur de nombreux documentaires sur mai 68, rappelle d’ailleurs que les fameux slogans poétiques des années 60 comme « faites l’amour, pas la guerre » permettent d’établir en France le plaisir comme une bonne chose en soi. L’émancipation sexuelle est donc un choix et par définition subjective. S’accoutumer à un pays, autre que celui d’origine, serait à mettre en corrélation avec ses profondes pensées vénériennes. 



Etudiante en sciences politiques à l'Université Lyon 2 et ayant la chance de passer un an en Inde,… En savoir plus sur cet auteur