L’Occident… accident de mot

Mourad Ferhat
21 Juillet 2012


L’Occident : mot qualifiant tour à tour les pays développés, un territoire, des valeurs… Cependant, il n’a pas toujours eu les mêmes significations au cours de l’Histoire. Pire, l’emploi qui en est fait par les médias serait souvent abusif. Et qui mieux que Claude Prudhomme, professeur à l'Université Lyon II et récent auteur de l’article « Occident » ( Dictionnaire des concepts nomades en Sciences Humaines) pour en parler ?


L’éthymologie comme porte d’entrée

Parler du mot « occident », c’est relever d’emblée un paradoxe : alors qu’il est de plus en plus utilisé, ce terme alimente les critiques. Comment comprendre que l’Occident soit à ce point perçu d’une manière négative, comme le montre l’expression « impérialisme occidental » ? Claude Prudhomme nous propose de revenir à l’étymologie du mot, une porte d’entrée utile « même si elle n’apporte rien sur le sens ». 
 
L’origine du mot nous renvoie simplement au « lieu où le soleil se couche » par opposition à l’orient. Il s’agit de comprendre comment le mot s’est chargé d’une valeur au cours du temps. Si l’étymologie est utile comme point de départ, elle ne permet pas pour autant de comprendre les renversements de sens que ce mot a pris au cours de l’Histoire. Car faire l’histoire d’un mot, c’est saisir ses renversements et en comprendre le sens.

Histoire du mot «Occident»

Sous l’Empire romain, le terme «occident » avait surtout une valeur administrative. Au Moyen Age, le terme est utilisé pour désigner les « chrétiens d’Occident » mais ne revêt pas de valeur culturelle ni ne désigne un territoire particulier. C’est avec l’avènement de la cartographie, quand il a fallu découper le monde et se situer, que l’Occident s’est chargé d’une valeur territoriale.

Mais le grand tournant s'opère au XIXe siècle : citant les écrits d’Arthur de Gobineau, auteur controversé de « l’Essai sur l’inégalité des races humaines », Claude Prudhomme nous donne à voir comment les écrits vont conférer du contenu à ce mot. C’est l’époque où les Européens se trouvent en position dominante, une époque propice à des écrits faisant de l’Europe le centre du monde. Ainsi, sous la plume d’Arthur de Gobineau, l’Occident désigne moins un territoire qu’un ensemble de valeurs considérées comme supérieures aux autres. La charge de ces valeurs en ont fait un mot « encombrant » car renvoyant souvent à une supériorité par rapport aux autres cultures. D’autant encombrant qu’il est utilisé à tort par les médias. L’Occident était un terme utile durant la Guerre Froide pour opposer le bloc occidental au bloc communiste. Mais que représente l’Occident aujourd’hui ? Un ensemble territorial ? Non. La mondialisation complique tout. Claude Prudhomme invoque ainsi l’exemple du Japon qui fait partie du « camp occidental », et fait référence aux quartiers dits « occidentaux » existant au sein même de certaines villes non occidentales. Se réfère-t-il à la religion chrétienne ? Non. Claude Prudhomme en doute et à juste titre. Car que dire alors des athées ou des non-chrétiens partageant les valeurs occidentales ? Et si l’Occident se définissait finalement par un ensemble de valeurs autres que celles invoquées par Arthur de Gobineau ?

L’Occident des valeurs ?

Se référant aux autres langues, Claude Prudhomme montre que là où les langues latines se réfèrent à l’Occident par un seul mot, l’anglais et l'allemand en  utilise trois. Les mots West, western, ou occident en anglais, Westen, Abendland, Okzident, en allemand, apportent une nuance claire. Ce qui frappe, c’est que dans chacune de ces deux langues, la séparation est faite entre le territoire et des valeurs. Déterritorialiser le mot est la solution pour Claude Prudhomme : ce qui est commun à l’Occident ce sont des valeurs mises en forme et explicitées dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Il rappelle aussi que si historiquement ces valeurs ont été pensées en Europe et en Amérique du Nord, elles sont le résultat d’emprunts à d’autres territoires. Cela nous oblige donc à reconnaître nos dettes vis-à-vis des autres, mais aussi à s’interroger sur la façon dont les autres nous perçoivent ou nous définissent.

Assimiler l’Occident à ses valeurs, c’est donc se référer à des valeurs universelles non assimilables à un territoire, mais toujours vivantes. Car faire vivre un mot signifie parfois voyager pour retrouver son sens.