La Porte du Paradis : trois heures majestueuses

Colomba Poisignon
17 Mars 2013


Le film culte et maudit de Michael Cimino a été restauré et monté dans sa version d'origine par le réalisateur lui-même, une rediffusion à ne pas manquer.


Est-ce vraiment une merveille ? Aller voir un film avec une question en tête n'est jamais une très bonne idée, mais c'était ici incontournable. La Porte du Paradis n'a eu aucun succès ou presque à sa sortie en 1980 et a participé à la faillite de la maison de production historique United Artist. Michael Cimino, grand espoir du Nouvel Hollywood, a été après cela qualifié de réalisateur maudit et son film a dû être amputé pour pouvoir bénéficier d'une distribution correcte. Sa rediffusion est due à un engouement postérieur à sa sortie en salles et qui en a fait un monument du cinéma américain de cette époque. On ne peut entendre le nom de ce film sans que plus loin traîne l'expression "l'une des sept merveilles du cinéma".

Pour commencer par le plus évident, le récit se tient et fonctionne parfaitement malgré sa longueur extravagante, 216 minutes. Dans le Wyoming, en 1890, la toute puissante Association des éleveurs de bétail (qui ne sont pas des fermiers mais les propriétaires des terres et du bétail) décide d'éliminer 125 personnes parce que ce sont des immigrés, donc des voleurs ou des anarchistes (crime suprême aux États-Unis). Le shérif du comté, Jim Averill, va tenter d'enrayer cette invasion. Toutes les composantes du Western classique sont là, on s'attend à ce que le schéma manichéen du bien contre le mal sous-tende tout le film. Mais Michael Cimino, dans la lignée des westerns dits modernes, va infléchir tous les motifs du genre. Plus qu'une remise en question, c'est une véritable transformation pour créer des personnages complexes, inconnus et parfois imprévisibles.

Jim Averill est un riche héritier, diplômé d'Harvard comme nous l'apprend le prologue, qui a choisi une vie pauvre et un métier difficile dans l'Ouest encore sauvage. Son engagement pour défendre les hommes et femmes inscrits sur la liste noire de l'Association n'est pas évident et spontané. Ce sont la plupart des habitants de son comté, hommes et femmes courageux qu'il côtoie quotidiennement. Mais lui est-il encore possible d'agir ? Il commence à prendre de l'âge, à être fatigué moralement et physiquement, il aimerait partir. Cette question se pose avec d'autant plus d'acuité qu'il est celui censé être tout puissant, idéal déjà oublié par cet homme désabusé mais qui surgit encore devant la femme qu'il aime.

Cette dernière, Ella, est une prostituée au grand cœur comme on en trouve souvent dans les Westerns. Mais c'est une étrangère (une Française, forcément) qui aime deux hommes et qui ne se gêne pas pour le dire. Elle assume son métier et désire se marier pour la stabilité mais aussi pour vivre avec l'homme qu'elle aime, reste à savoir lequel elle préfère. Son corps et sa sensualité sont montrés comme tels, Ella désire être vue. Lorsque Jim lui offre une luxueuse calèche, elle n'hésite pas à faire le tour de la ville au galop pour qu'on l'admire dedans. La jeune Isabelle Huppert incarne à la perfection ce personnage farouche et fragile à la fois.

Ella aime aussi un autre homme, celui de l'Ouest, sauvage, celui qu'il faut civiliser. Mais Nate Champion est caractérisé aussi par ses points faibles, et nous apparaît plusieurs fois vulnérable. Il semble apprendre à lire et recopie des phrases dans un petit carnet, à la manière d'un apprenti poète. Il est beau et manie bien les armes, mais il ne sait trop comment s'y prendre avec Ella. Il admire Jim comme un père, même s'ils sont en conflit. On le voit dans une scène essayer le chapeau de Jim et s'observer dans la glace en reconnaissant à ce dernier un certain style. Il se sent inférieur et cela lui donne un côté fragile, enfantin. Lorsque Ella visite sa maison, relativement rudimentaire, il ne sait quelle attitude adopter, sa gêne nous fait rire. Nate est payé par l'Association pour surveiller le bétail et punir les voleurs éventuels. Il est à la fois naïf vis-à-vis de son travail et plein de préjugés contre les immigrés du comté. Il oscille entre les deux camps, d'où son manque d'assurance.

A ces trois personnages centraux s'y ajoutent beaucoup d'autres, mais il faut encore évoquer Billy. Ami de Harvard de Jim Averill, il est resté membre de l'Association contrairement à son camarade. Constamment accroché à sa flasque de whisky, il est avec Averill, l'homme qui sait. Il est complètement lucide sur la situation et n'agit plus par cynisme ou manque de courage. Sans rôle décisif dans la narration, il est présent comme en contraste avec le prologue. Il était à l'époque d'Harvard, le gai luron, celui fait rire la promotion et qui prononce le discours de fin d'études. Il soutient alors que rien ne doit être changé, que tout est bien ainsi, de manière extrêmement ironique. Mais il détient en fait la vérité et se trouve plus tard, comme il le dit lui-même, "victime de sa propre classe".

Et c'est en effet un portrait de la société de l'époque que nous livre le film, dans une sorte de leçon sur les origines des États-Unis. Les vagues successives d'immigrés se combattent les unes après les autres sans vision commune du futur. Les propriétaires terriens sont en fait des immigrés anglais, les premiers arrivants ; viennent ensuite ceux de l'ouest du continent européen, et enfin les plus récents, ceux d'Europe de l'Est. Leur nombre est considérable et la terre manque comme le bétail, mais leur statut d'étranger est douteux. La scène dans la salle commune, nommé Heaven's Gate (la porte du paradis), montre cet affrontement absurde entre arrivants plus ou moins récents : les plus anciens ne veulent pas combattre l'Association, préférant livrer leurs voisins. Les langues maternelles ressortent avec l'émotion et l'anglais ne s'impose souvent qu'à la seconde phrase, créant une mosaïque riche de sons diverses.

Tout cela n'est pas cependant présenté de manière lourde et didactique, tout comme les personnages sont loin d'être des explorations psychologiques. Leur passé est habilement suggéré, un certain humour noir traverse le film et des moments presque poétiques le portent. Les scènes de danse sont particulièrement magnifiques, la caméra s'envole avec les couples lors de deux bals, l'un riche et l'autre populaire, mais tous deux aussi festifs. La salle commune de la ville se transforme alors en véritable porte du paradis, comme s'il était toujours possible d'y entrer par la fête, motif qui revient souvent. On peut dire ainsi que La Porte du Paradis est un film spectaculaire, tant les scènes de foule sont traitées avec brio. Mais on ne ressent pas véritablement d'émerveillement comme devant certains films contemporains. Ce n'est pas un film où les sensations sont rendues palpables et submergent le spectateur, ni un film où l'auteur travaille nos émotions pour nous faire pleurer ou rire. Aucune manipulation n'est sensible lorsqu'on regarde ce film. Ce n'est pas en soi une qualité, les films contemporains étant pour certains de vraies partitions sensorielles. La Porte du Paradis est un film honnête, et réussit tout de même à nous emporter dans ce morceau d'époque. Il est à la fois un film spectaculaire et une œuvre sans prétention, simplement l'unité d'un récit brut. Appréhender totalement le talent de Michael Cimino dans ce film nécessite de le revoir encore et encore.