Le revenu universel en Finlande, un modèle à suivre ?

Dimitri Touren
8 Février 2016


Le Premier ministre finlandais, Juhä Sipilä, le défendait dans son programme de campagne : le revenu de base a été plébiscité lors des dernières élections législatives. Dans un pays fortement touché par le chômage, cette mesure a recueilli un large consensus au sein des partis politiques finlandais, des verts au centre – seuls les conservateurs s’y sont opposés. Un revenu de base va donc être testé dans certaines régions du pays particulièrement touchées par le chômage. De plus en plus à la mode, le revenu de base reste toutefois une véritable interrogation.


Crédits : Mick Nolan
Lors des dernières élections législatives finlandaises, le 19 avril 2015, le revenu de base a été plébiscité par la population finlandaise qui y a vu une façon de lutter contre la pauvreté et la bureaucratie tout en encourageant l’entreprenariat. L’établissement d’un revenu universel répond à une nécessité de plus en plus partagée dans les pays développés : entre mondialisation et automatisation du travail, l’emploi salarié paraît de moins en moins assuré pour toute une frange de la population. C’est le cas en Finlande avec un taux de chômage s'élevant à 9,2% en décembre 2015, le plus élevé depuis 2003. Ainsi, les personnes ne pouvant plus travailler, ou ne le voulant plus, conservent un revenu fixe qui leur permet de subvenir à leurs besoins.

La suite de l'histoire ?

L’automatisation de la production industrielle et la diminution du temps de travail que le revenu de base engendre ne sont pas récents. On l’observe dès le début du XIXème siècle en Angleterre avec la première révolution industrielle. Apparaissent alors machines à vapeur, machines à labourer, à tricoter… donnant lieu à de vives contestations symbolisées par le mouvement luddite. Les membres clandestins de ce mouvement ouvrier britannique luttaient contre la mécanisation de leurs tâches ouvrières en brisant les machines qui les remplaçaient.

Les propriétaires considèrent l'automatisation industrielle comme un moyen d’assurer une productivité élevée tout en garantissant un coût d’exploitation faible. Elle s’est donc poursuivie au cours des révolutions industrielles successives et arrive aujourd’hui à un nouveau stade. Avec la chute du coût marginal de production et la possibilité de produire soi-même ses propres objets – par l’impression 3D notamment – l’économiste Jeremy Corbyn estime que nous sommes aujourd'hui parvenus à « l’éclipse du capitalisme ». La réforme finlandaise permet de résister à ce double phénomène, c’est donc plus une roue de secours du capitalisme qu’une véritable révolution sociale.

Les bien-faits du revenu universel

« Le revenu universel, c’est pour les flemmards qui font du surf ! » Voilà en substance le cliché véhiculé par les critiques de la mesure. Pourtant, quiconque se penche sur les différentes expérimentations déjà mises en œuvre comprendra l’opportunité que cela représente. Un revenu inconditionnel a ainsi été mis en place en Inde, dans des villages du district d’Indore. Les résultats ont démontré « une augmentation significative des dépenses dans la nourriture, les médicaments et l’éducation, une augmentation de l’épargne et une réduction de l’endettement, ainsi qu’une amélioration de l’habitat ».

De plus, le revenu de base offre la possibilité aux personnes ne travaillant pas de s’investir dans d’autres activités associatives, collaboratives, artistiques… C’est l’opportunité pour toute une frange de la population de prolonger ses études ou de se former à de nouveaux métiers. Il offre ainsi une sécurité face à l’isolement social que peut engendrer le chômage.

Un revenu universel ? Quel revenu universel ?

Michel Foucault, défenseur d’un revenu de base universel. Crédits : Thierry Ehrmann
Plusieurs questions demeurent. Parmi elles, celle de la définition même du revenu de base. Le revenu finlandais n’a ainsi que peu à voir avec celui mis en place en Alaska, indexé sur la rente pétrolière, ou avec la version indienne. Milton Friedman, Michel Foucault, Karl Marx, Jean-Jacques Rousseau… tous, aussi différents fussent leurs visions, ont défendu l’idée d’un revenu de base. 

La version libérale repose sur le principe d’impôt négatif. Milton Friedman disait de cette méthode qu’elle était la plus efficace car donnant du cash aux individus, lesquels sauraient mieux que quiconque quoi faire avec – et surtout mieux que l’État. Cette version a pris du plomb dans l’aile depuis la crise de 2008, de même que les théories du marché efficient de Milton Friedman. 

Une version plus sociale du revenu de base se concentre plutôt sur la condition des individus et les moyens qu’il a d’affronter le chômage. Le revenu de base n’est plus perçu comme un instrument au service du marché mais un remède à ses dysfonctionnements. Face à l’improbabilité d’un retour prochain du plein emploi, il permet de lutter contre l’abaissement du niveau de vie et la violence sociale et symbolique  causée par le chômage.

La version marxiste, proche de celle-ci, évoquait l’avènement d’une société ou le travail serait tout entier assuré par des machines, seules pourvoyeuses de richesses. L’ensemble de l’humanité sortirait ainsi de la condition salariale et les richesses, créées mécaniquement, seraient reversées sous la forme d’allocations universelles.

Revenu universel ou diminution du temps de travail ?

Qu’il donne du cash aux individus dans son versant libéral, ou les protège des méfaits du marché dans sa version marxiste, le revenu de base ne règle en rien le problème primaire de l’emploi. De façon caricaturale, on pourrait aller jusqu’à dire qu’il contribue à garder un niveau élevé de chômage, créant « des générations d’inactifs ».

En outre et de manière paradoxale, le revenu de base pourrait contribuer à creuser les inégalités socioéconomiques. Avec l’assurance d’obtenir une allocation universelle, des pressions à la baisse sur les salaires sont à craindre. Le projet finlandais ne déroge pas à cette logique  : le gouvernement espère encourager la population à accepter plus facilement des petits emplois plus précaires, à temps partiel et moins bien payés. Le revenu universel risque donc d’accentuer le rapport de domination entre employeurs et employés au détriment des seconds.

De plus, cela joue un rôle dans l'augmentation de la quantité de monnaie en circulation, l’un des facteurs clefs de la dernière crise. S’il a la vertu de redonner du pouvoir d’achat à ceux qui en manquent, le revenu de base s’inscrit dans une logique consumériste peu en accord avec l’autre grand combat planétaire, celui de la protection de l’environnement. Celui-ci semble de plus en plus incompatible avec l’idéologie économique dominante qui repose sur la croissance économique.

Le revenu de base offre une relative sécurité face à l’extrême pauvreté. Encore faut-il que son niveau soit en adéquation avec le coût de la vie local. En effet, les différents partis finlandais ont du mal à s’accorder sur ce point puisque les verts prônaient une allocation de 400€ par mois environ, l’Alliance de gauche 600€ et les libéraux 800 à 1000€. Enfin, une refonte du marché du travail qui permettrait de garantir une activité à tous sans pour autant augmenter le nombre d’emplois précaires, comme on l’observe au Royaume Uni, ni anéantir tout effort environnemental rendu chimérique par l’idéologie de la croissance, paraît de plus en plus nécessaire. Une réduction du temps de travail, ou l’instauration d’un salaire à vie et non d’un revenu – le salaire se rattachant toujours à un travail, même s’il n’est pas rattaché à un emploi – pourraient aller en ce sens.