Les Misérables : critique croisée

Julien Lopez et Jérémy Bichon, critiques cinéma
13 Février 2013


Sortie cette semaine des Misérables de Tom Hooper. Pour l'occasion, la rédaction a envoyé ses révolutio/rédacteurs sous les barricades de pop-corns. Deux avis, mais le même combat.




Tom Hopper, Oscar du meilleur réalisateur pour Le discours d'un Roi revient avec un film d'inspiration historique. Cette fois, il n'est pas question de George VI mais des Misérables de Victor Hugo. Le réalisateur anglais n'adapte pas l'œuvre du dramaturge français mais bien le spectacle qui fut un succès à Londres et Broadway (plus de 60 millions de spectateurs en 22 ans).

L'histoire prend racine dans les livres d'Hugo. On suit un Jean Valjean qui tente de sauver Cosette d'un destin tragique dans une France du 19ème siècle sous les barricades. Autour d'eux s'entremêlent plusieurs personnages secondaires tels que Javert, Fantine, les Thénardiers ou Marius pour ne citer qu'eux. Chacun a une histoire et un destin différents, mais chacun croisera la route de l'ancien bagnard.

Comme dans Le discours d'un Roi, les costumes et les décors sont somptueux. Ils participent au mécanisme qu'utilise Tom Hopper pour nous plonger dans une atmosphère bien singulière. La réalisation aussi. On a par moment l'impression que les scènes sont filmées caméra au poing ; cette exécution nerveuse est très prenante. En revanche, le nombre élevé de gros plans sur les acteurs/chanteurs est un peu répétitif. En ce qui concerne la narration, elle est plus surprenante que prenante. Durant ces 2h30, on passe souvent d'une scène à une autre sans réelle transition. Mais grâce à la musique et à l'émotion du film, ce petit défaut passe presque inaperçu.

Cette émotion est parfaitement délivrée par le casting d'acteurs/chanteurs. Hugh Jackman frôle la perfection en incarnant Jean Valjean, chantant et jouant avec une présence fabuleuse. On peut imaginer aisément que la statuette des Oscars 2013 trônera bientôt sur l'une de ses cheminées. Quant à Anne Hathaway, aussi en lice pour le précieux sésame, elle est fantastique. Sa présence reste superficielle mais on retient sa performance. Hugh Jackman et Anne Hathaway sortent du lot au point d'être nommés pour plusieurs prix, mais n'oublions pas que le reste de la distribution est aussi excellente. Ce n'est d'ailleurs pas une surprise car certains comme Samantha Barks sont issus du casting du Show.

Les comédiens sont bien servis par un autre acteur majeur du film, la musique. Les Misérables est avant tout une comédie musicale au ton dramatique, la quasi totalité du film est chanté. Les textes sont beaux et les mélodies souvent entraînantes. A de rares moments grâce au duo Sacha Baron Cohen et Helena Boham Carter, qui interprète le couple Thénardiers, le ton est plus léger. Ils apportent un peu de fraîcheur et de comique au film et cela contraste avec le côté dramatique. En somme la musique, élément déterminant pour ce genre, est réussie, certaines chansons comme le grand final sont grandioses et risquent de trotter dans quelques têtes.

Ce film n'est finalement qu'une énième adaptation de l'œuvre de Victor Hugo, mais néanmoins une belle comédie musicale.

Tom Hooper s'est octroyé la lourde tâche d’adapter l'oeuvre de Victor Hugo, encore plus ardue qu'il va directement retranscrire sur grand écran une comédie musicale — ce n’est pas sans rappeler « Mamma Mia » de Phyllida Lloyd (2008). C'est donc d'abord l'adaptation de la comédie musicale avant d'être celle d'Hugo.

En étant le 42ème réalisateur pour « Les Misérables », Tom Hooper se devait de se démarquer : il l'a fait en ne jouant pas l'adaptation fidèle au roman. Il ira au bout de son initiative, en ne plaçant quasiment aucune scène parlée : tout est chanté du début jusqu’à la fin. Un choix original, qui va accompagner le spectateur tout au long du film (les rares scènes sans chansons cassent le rythme musical). Les chansons n'égalent certainement pas le texte original, mais les phrases courtes et simples font perdre du poids à l'oeuvre : un avantage comme un inconvénient. La VO aide sur ce point, les paroles sont très compréhensibles : c'est avant tout un spectacle avant d'être un film. Les décors et costumes, époustouflants, permettent une mise en contexte assez bien réussie, il y a un véritable réalisme.

De même pour la mise en scène, un art propre aux Américains. On s'embarque dès le premier plan dans cette gigantesque reconstitution de la France des années 1815. On retrouve les dénonciations d'Hugo, sur les différences sociales et l’injustice, le cœur des Misérables. Toutes les scènes phares se retrouvent dans le film. Quant au scénario, il se contente de reprendre les chansons de la comédie musicale.

La force de ce film tient dans l’interprétation. Tom Hooper a pris le risque d'enregistrer les chansons directement pendant le tournage, sans utiliser de bande-son préenregistrée. Ainsi, la VO permet de ressentir encore plus les émotions des acteurs et cela rend plus poignant la mise en scène. Mais les vivats de « vive la France », ou les noms mal prononcés en français décrédibilisent la scène. Par ailleurs, il n’y a pas de lien très explicite entre chaque chanson, on pourrait dire qu’il s’agit davantage d’une succession de clips.

La force d’une comédie musicale réside dans le casting des chanteurs : qu'en est-il lors d'une adaptation cinématographique ? Le choix a été simple : les acteurs sont aussi chanteurs ! Malheureusement, on se rend vite compte que l'histoire s'essouffle et le casting prestigieux fait oublier les personnages de l'oeuvre. Quelques figures à retenir tout de même.

Hugh Jackman est un Jean Valjean plus moderne. La transformation physique est remarquable, et s'effectue tout au long du film. Et oui, Wolverine aussi chante, et sa voix est d'ailleurs très surprenante : emprise d'émotion et de délicatesse : sans fausse note.

Un coup de cœur pour Anne Hathaway, qui interprète Fantine avec génie, mère seule obligée de se prostituer pour nourrir sa fille, Cosette. L'actrice ira jusqu'à se faire véritablement couper ses cheveux face à la caméra, sur l'air du célèbre « I dream a dream ». Présent seulement au début du film, son personnage marque le spectateur par la qualité de l’interprétation, et sa justesse vocale. Anecdote intéressante, la mère d’Anne Hathaway avait joué Fantine dans la comédie musicale, il y a plus de 10 ans. Russell Crowe quant à lui, redécouvre l'univers des comédies musicales en jouant le personnage de Javert.

A noter, la remarquable interprétation du couple Thénardier par Helena Bonham Carter et Sacha Baron Cohen. Une touche fraîche et humoristique dans ce long drame.

Le final, grandiose, permet de délivrer toute l'émotion du film, que seule cette adaptation musicale permet. Claude-Michel Schönberg, Alain Boublil (français) et Herbert Kretzmer (anglais), de la comédie originale, ont d'ailleurs écrit une chanson exclusivement pour le final du film.

Si ce film des « Misérables » est une excellente comédie musicale, on ne peut que difficilement le considérer comme un très bon film. Je suis un fan de l'oeuvre originale de Victor Hugo et de toutes les adaptations qui en sont faites, mais le côté américanisant de celle-ci est rédhibitoire : peut-être celle de trop.