Les hipsters chassés du paysage berlinois

31 Janvier 2013


Branchés, bobos, avant-gardistes, adeptes d'un chic non conformiste, on les appelle hipsters. Ils ont envahi les rues de Berlin, et non sans conséquences. Dans des quartiers de la ville touchés par la gentrification, ils sont devenus les proies des groupes locaux, stigmatisés et chassés. "Le Journal international" a rencontré Julie Chrétiennot, une étudiante française à Berlin. Elle nous raconte son expérience des hipsters.


Berlin, ville jeune, branchée et underground. Pôle de la culture et du multiculturalisme. Le slogan du maire Klaus Wowereit n'est autre que « Berlin est pauvre mais sexy ». Depuis une dizaine d'années, la ville a vu débarquer un nouveau genre : la tendance hipster. Etudiante à Berlin, Julie Chrétiennot explique que « les hipsters sont des gens souvent skinny, stylés, qui portent des jeans près du corps pour les mecs et les filles ont plutôt tendance à totalement improviser. Des Wayfarers de vue en guise de lunettes, filles ou garçons, ils portent le sac à main, ou sac en tissus. » Jusqu'ici, une description physique. Un style, une manière de s'habiller. Mais la tendance va plus loin. Etre hipster, c'est devenu une attitude, un type de vie. « Ils circulent généralement à vélo et boivent du Club Mate, une boisson hype et énergisante à Berlin, à base de Mate, thé d'Amérique du Sud. Ils fréquentent généralement les endroits cool de la ville, les bars et clubs électros, les endroits un peu underground, les quartiers en lien avec l'art ». Mais au-delà de cette innocente description, une haine anti-hipster se propage en ville.

« No fucking American hipsters »

C'est ce que certains bars affichent. Une pancarte indique « No fucking American hipsters ». D'autres cafés ont installé des cales devant leurs entrées pour que les poussettes n'entrent pas- soit l'image de la maman bobo qui vient avec sa progéniture, futur hipster. Une haine qui provient de la gentrification -embourgeoisement- de certains quartiers. Car les hipsters ont amené avec eux les boutiques bio, les cafés hype...

Neukölln, par exemple, quartier populaire du sud-est de Berlin, a été victime de son succès. Devenu branché, il est désormais de plus en plus prisé par la population aisée et les loyers ont fortement augmenté. Le tout à cause de la fréquentation des hipsters. Du moins, c'est l'avis des groupes locaux, qui en veulent aux petits nouveaux de Neukölln. Suite à la transformation des quartiers comme Kreuzberg, les classes populaires seraient peu à peu chassées hors du centre. Pour Julie, ils représentent une petite proportion de la population : « C'est surtout des petits groupes d’extrême gauche. Ils sont anti-touristes, et par la même occasion, critiquent les hipsters. A la recherche de la dernière tendance, les hipsters viennent dans les quartiers hypes, en plein essor, donc font augmenter la demande dans l'immobilier. Et à Berlin, trouver un appart est juste un enfer. Certaines personnes sont obligées de partir de leur quartier à cause d'une hausse des prix trop importante. » Selon elle, le phénomène reste le plus évident dans le quartier de Prenzlauerberg. La gentrification s'y est faite il y a plus longtemps, donc « les hipsters sont des bobos quadragénaires aptes à payer des loyers très élevés. »

Un paradoxe qui subsiste

Le tourisme devient de plus en plus important, car Berlin attire pour ses prix minimes, son histoire, ses endroits qui plaisent aux jeunes, et les loyers tendent à s'accroître. Julie précise même que « plein d'immeubles ont été réaménagés en hôtels de luxe, ou en chambres pour touristes. » Les habitants n'ont d'autre solution que de partir, et l'ambiance devient électrique. Dans certains quartiers, les locataires sont obligés de changer toutes les semaines de logements : « les quartiers perdent de leurs âmes. »

La vague anti-hipsters est apparue il y a 4 ou 5 ans, et aujourd'hui cette haine s'intensifie. Le paradoxe qui règne au sein de la ville : apportent-ils un plus à la ville en la rendant plus branchée ? Ou, au contraire, sont-ils en train de la transformer ? Ces jeunes aux styles pointus ne méritent probablement pas d'endosser une telle responsabilité. Selon Julie, le problème qui règne n'est autre que l'ambiance. Ce conflit proviendrait d'un changement trop brusque. Berlin a attiré tellement de touristes ces dix dernières années, que forcément, elle perd de son authenticité. Et les nostalgiques de Berlin à l'époque où elle n'était pas cotée vivent mal la situation.

Les hipsters bientôt mainstream ?

Ils se distinguent par des signes précisément choisis. Mais des signes qu'ils ont en commun. Bien que le principe du hipster, c'est d'éviter à tout prix le conformisme. Alors, seraient-ils à la limite du « mainstream » alors qu'ils le fuient depuis tant d'années ? Il ne fait pas bon de se proclamer hipster. Berlin abrite des tags plus que grossiers à l'égard de ces derniers. « Kill all hipster », inscrit sur les murs, quand ce n'est pas « Berlin I don't love you ». Un mal-être que ressentent certains Berlinois. Des médias en ont même fait leur leitmotiv. Des blogs, sites ou autres tumblr s'érigent anti-hipsters. Une vidéo les stigmatise et réutilise leurs expressions. « Shit Expat Berliners say », comprenez « les conneries que disent les expatriés berlinois». Mais si le mainstream vient à son tour pointer du doigt le hipster, soit l'anticonformisme, la guerre ne risque pas de s'achever.




Rédactrice pour Le Journal International, étudiante en 3ème année de journalisme à l'ISCPA. En savoir plus sur cet auteur