Les restes de l’industrie soviétique en Asie centrale

Anatole Douaud, correspondant pour Novastan
31 Mai 2015


Près de 25 ans après l’indépendance des pays d’Asie centrale, l’héritage de l’empire soviétique n’a pas disparu. Le XXe siècle laisse bien son empreinte dans la vie politique et géopolitique de la région, sans oublier la composition de son espace. Au-delà de la présence de l’URSS dans l’urbanisme, l’architecture et les monuments, c’est l’industrie qui marque la plus grande présence. Il en va de l’ampleur de l’industrialisation soutenue par les Soviétiques comme de la simple taille des usines. Publié à l’origine sur Novastan.org.


La "Tets" avec sa cheminée de 320m à Bichkek assure tout le chauffage et l'eau chaude de la capitale kirghize, qu'elle fournit également un peu en électricité. Crédit : Anatole Douaud
Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan et Turkménistan sont, après la période quasi-romantique qui a vu la création de leurs frontières et identités, bien vite reconsidérés en un terrain exploitable et riche en ressources pour nourrir les ambitieux plans quinquennaux. Le développement industriel de la région se fait surtout au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle profite ainsi de la relocalisation de l’industrie d’armement durant l’invasion allemande. Au cours de la course aux armements, l’Asie centrale riche en uranium fournit l’essentiel du matériel brut à la construction d’armes nucléaires. Celles-ci sont d’ailleurs en grande partie essayées dans les steppes kazakhes.

Le complexe militaro-industriel, un État dans l’État de l’Union soviétique, transforme alors profondément les steppes, déserts et montagnes d’Asie centrale. Y explosent des bombes atomiques parmi les plus puissantes jamais lancées sur la surface terrestre. Des villes entières sont dédiées à l’extraction et la transformation de l’uranium, qui marque aussi le traçage des lignes de chemin de fer et des bases militaires.

Au cours de cette même époque la population centre-asiatique croît fortement, et avec elle les besoins en alimentation, en énergie et en logements. C’est ainsi que dans les trois dernières décennies de l’Union soviétique de grands projets hydrauliques sont développés. Il s’agit de détourner des rivières au bénéfice des récoltes de coton dans le désert et de satisfaire les besoins en électricité avec des centrales hydroélectriques. Cette politique a permis un développement très rapide de la région, dotée de tous les services modernes. Mais ses effets sur le long terme ont provoqué de graves crises environnementales, comme l'assèchement de la mer d’Aral, sans parler des tensions interétatiques liés à la distribution de l’eau.

Aujourd’hui, les vestiges de ces temps tiennent encore dans les anciennes républiques socialistes soviétiques devenues indépendantes. Ils sont souvent abandonnés, parfois encore en marche, et posent tous de nombreuses questions environnementales et économiques. Reportage photo entre Kazakhstan et Kirghizstan sur les traces de ce qui fut l’une des plus grandes puissances industrielles mondiales.

L'ancien aéroport de Frounze, comme on appelait la capitale kirghize Bichkek sous l'Union soviétique. Crédit : Anatole Douaud
L’ancien bâtiment de l’aéroport de Frounze, ancienne appellation de Bichkek, la capitale de la République Kirghize. Derrière les nombreux arbres qui le devancent on n’en aperçoit plus que le clocher de style classique. Le tarmac, lui, est recouvert d’herbes et se retrouve progressivement happé par l’urbanisation galopante de Bichkek. A l’époque soviétique, cet aéroport se trouvait encore en dehors de la ville. Depuis les années 1980, un nouvel aéroport est en marche plus loin à l’Ouest de la ville suite à l’abandon de celui-ci, trop à l’étroit.

L’usine métallurgique de Temirtau au Kazakhstan, non loin de la ville de Karaganda. Crédit : Anatole Douaud
L’usine métallurgique de Temirtau au Kazakhstan, non loin de la ville de Karaganda. Cette usine fonctionne toujours depuis l’époque où l’actuel président du pays, Nazarbayev, y était ouvrier métallurgiste et syndicaliste. Elle appartient maintenant à l’indien Mittal. Malgré son approvisionnement en charbon très bon marché, elle est menacée de fermeture car les équipements anciens nécessitent des investissements massifs

L’ancienne usine de chauffage du village de Zaoziorny au Nord du Kazakhstan. Crédit : Anatole Douaud
L’ancienne usine de chauffage du village de Zaoziorny au Nord du Kazakhstan. Elle est aujourd’hui totalement délabrée. Autrefois, elle servait à maintenir au chaud ce village secret conçu autour de la mine d’uranium en marche jusqu’en1992. Par la suite, les habitants ont quitté le village perdu dans la steppe, en faisant une ville-fantôme

L’usine de chauffage «TETs» à Bichkek, Kirghizstan. Crédit : Anatole Douaud
L’usine de chauffage «TETs» de Bichkek. Sa plus haute cheminée culmine à 320 mètres, dominant la ville et sculptant l’horizon de la steppe sur laquelle s’ouvre la ville. Construite dans les années 1970, cette usine fonctionne au charbon et au mazout et permet de fournir la ville en eau chaude, en chauffage et même en électricité. Toutefois, ses coûts de fonctionnement sont mirobolants et seul 5 des 10 générateurs de l’usine fonctionnent encore grâce à des aides financières étrangères japonaises, chinoises ou allemandes. Les coûts environnementaux sont également importants : au cours des hivers froids, les fumées de charbon s’accrochent à la ville, causant de nombreuses pathologies respiratoires.

Le réseau de chauffage à Bichkek, au Kirghizstan. Crédit : Anatole Douaud
Le réseau de chauffage et d’eau chaude partant de la TETs parcourt l’ensemble de la ville avec des gros tuyaux. Souvent dans un état déplorable, ils restent la principale source de chauffage pour les ménages, malgré de nombreuses pertes et déperditions d’énergie. Chaque année, leur dégradation visible et les coûts massifs que provoquerait une rénovation causent des craintes parmi la population quant à leur durabilité.

A Sémipalatinsk, au Nord-Est du Kazakhstan. Crédit : Anatole Douaud
A Sémipalatinsk, au Nord-Est du Kazakhstan, une autre usine de chauffage tourne à plein régime par un hiver froid atteignant régulièrement les -50°C. Le train qui passe par Sémipalatinsk est un héritage de l’industrie tsariste, régime qui avait érigé le train au statut de technologie d’Etat , réinvesti par les Soviétiques. Ces trains permettaient de transporter les précieuses matières premières centre-asiatiques sur de longues distance, tout comme des troupes et armes lourdes. Le train est aujourd’hui une des infrastructures qui maintient le lien entre toutes les anciennes républiques d’URSS.

Une locomotive bleue aux insignes de l’URSS à Balykchy, au Kirghizstan. Crédit : Anatole Douaud
Une locomotive bleue aux insignes de l’URSS roule (encore) sur les rails de Balykchy, au bout d’un chemin de fer allant jusqu’en Russie. Cette ligne terminant au bord du lac Issyk-Koul, destination touristique déjà prisée sous l’Union soviétique, relie également Bichkek et Moscou. Elle est la colonne vertébrale des migrations de travail saisonnières du Kirghizstan vers la Russie.  

La gare abandonnée de Zaoziorny, au Kazakhstan. Crédit : Anatole Douaud
La gare abandonnée de Zaoziorny, au Kazakhstan. Le train, plus tenace ailleurs, a disparu de certaines villes mono-industrielles de l’ancienne URSS.

Le centre de Zaoziorny, au Kazakhstan. Crédit : Anatole Douaud
Le centre de Zaoziorny et ses immeubles cubiques si caractéristiques des villes de l’espace soviétique est complètement déserté. Il reste livré aux herbes folles et au vent de la steppe. Autrefois, Zaoziorny n’apparaissait sur aucune carte et ses habitants n’étaient pas recensés, car la ville était considérée comme un objet stratégique.

Devant l’institut de géo-mécanique du Kirghizstan. Crédit : Anatole Douaud
Une statue de mineur de parfait style soviéto-réaliste trône devant ce qui est toujours l’institut de géo-mécanique de la République Kirghize. L’industrie de l’extraction était très bien organisée et apportait beaucoup d'outils et de savoir-faire à l’économie soviétique d’Asie Centrale. Aujourd'hui, le bâtiment du ministère de géologie, grand bâtiment classique au centre de la capitale, est occupé par l’ambassade de Russie.

Min Kush, au Kirghizstan. Crédit : Anatole Douaud
Min-Kuch, ville minière fermée sous l’URSS, se situe cœur du Tian-Shan kirghiz. Cette ville, où était extrait de l’uranium pour l’usine de Kara-Balta, près de Bichkek, n’est aujourd’hui plus que l’ombre d’elle-même et souffre des radiations dues à l’extraction mal réalisée à l’époque soviétique.

Sémipalatinsk, au Kazakhstan. Crédit : Anatole Douaud
La ville de Sémipalatinsk est un symbole des excès du complexe militaro-industriel et de la course aux armements atomiques. Non loin  de là se trouve le polygone militaire où étaient effectués les essais dans l’atmosphère de l’URSS. Ces essais nucléaires ont coûté la vie à des milliers de Kazakhs vivant dans la steppe environnante et sont restés gravés dans la mémoire collective du pays. La Kazakhstan, qui a lutté dès les années 1980 pour leur arrêt, porte aujourd’hui un ambitieux projet de dénucléarisation à l’échelle mondiale.

Le barrage d’Uch-Korgon, dans la région de Talas au Kirghizstan. Crédit : Anatole Douaud
Le barrage d’Uch-Korgon dans la région de Talas au Kirghizstan, est surmonté d’une impressionnante tête de Lénine gravée dans la roche de la montagne adjacente. Le barrage permet de réguler le débit d’eau délivré au voisin kazakh en été. Nourrissant ainsi l’agriculture kazakhe, le Kirghizstan cherche à obtenir des termes favorables pour l’achat d’électricité en hiver. Ce barrage fait partie d’un complexe système hydrologique mis en place pendant l’URSS, partageant l’eau et l’électricité produite par les grands barrages à l’échelle régionale. Aujourd’hui, l’eau et l’électricité manquent dans les pays d’Asie centrale, les infrastructures (barrages, ligne de transmissions, canaux d’irrigation) se dégradent et le partage des ressources entre les différentes républiques est conflictuel.

Le chantier du grand barrage de Kambarata-1 sur le fleuve Naryn au Kirghizstan. Crédit : Anatole Douaud
Le chantier en partie abandonné du grand barrage de Kambarata-1 sur le fleuve Naryn au Kirghizstan. Ce barrage planifié par les autorités soviétiques, est en construction depuis la fin des années 1980. Aujourd’hui il est l’objet de menaces par l’Ouzbékistan contre le Kirghizstan, car sa réalisation impacterait la culture massive de coton de l’Etat voisin. La Russie s’est engagée à construire et financer cet ancien projet soviétique malgré son manque de liquidité et les dangers géopolitiques que cela pourrait entrainer. En attendant, le Kirghizstan manque d’électricité depuis 25 ans déjà.

Aralsk, Kazakhstan. Crédit : Anatole Douaud
A l’autre bout de ce système hydraulique soviétique, à l’ancienne embouchure de la rivière Naryn, dont le nom a changé en Amou-Daria en route. Ici, au bord de ce qui fut la mer d’Aral, le port d’Aralsk tient encore les traces de son âge d’or. Mais les grands barrages et l’industrie du coton ont asséché cette mer intérieure.

Près d'Aralsk, au Kazakhstan. Crédit : Anatole Douaud
Autre vestige de l’industrie de la pêche aujourd’hui défunte, des bateaux rouillés gisent sur le sel brûlant de ce qui fut une mer. Près d’Aralsk, au Kazakhstan.

Photos et Texte
Anatole Douaud
Co-fondateur de Novastan.org
Article réalisé en partenariat avec Novastan.org.