Les vraies conséquences de l'austérité

Christina Anagnostopoulos, traduit par Perrine Berthier, relu par Nathalie Macq
7 Juillet 2014


Les débats autour de l'austérité s'accompagnent souvent de statistiques menaçantes, de délais à respecter et de peu d’enthousiasme de la part des représentants de l’économie. Il est question aujourd’hui d’examiner la politique drastique d’austérité mise en place dans certains pays Européens de façon pluridimensionnelle. Souvent, le jargon économique ne permet pas de prendre en compte la complexité des dynamiques sociales des sociétés affectées par ces mesures. Par conséquent, dans de nombreux discours, les auteurs ne prennent pas la peine de parler des effets éventuels de l’austérité sur l’Europe, sur le long terme.


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Les chefs européens semblent souvent faire la sourde oreille face aux protestations de masse, particulièrement au sein des pays d'Europe du Sud concernés par ces mesures. Pourtant ces manifestations illustrent-elles vraiment la réalité ? L'Europe, au cours du siècle dernier, a été la seule à se rebeller "au nom du peuple" en temps de crise ou de désaccord avec l'élite régisseuse. Les manifestations anti-austérité, souvent passées sous silence, se sont multipliées depuis 2012, et nombreuses sont celles ayant investi les rues d'Athènes, Madrid, Lisbonne, Londres et Francfort. C'est d'autant plus extraordinaire, qu'en dépit de ces fortes protestations criant leur désespoir dans les rues d'Europe, l'Union européenne doit toutefois changer sa stratégie de redressement, Barroso ayant déclaré en avril dernier que l'austérité n'était pas la meilleure des solutions pour la zone euro. De plus, peu de personnes se préocuppent de ce que ces mesures d'austérité pourraient entraîner pour le futur de l'Europe  à la fois politiquement et socialement.

Alors que l'unité et l'intégration se développent aisément en temps de prospérité, c'est en temps de crise que ce qui nous unit est mis à rude épreuve. Et il semble que les politiques adoptées par l'Europe afin de surmonter la crise aient causé plus de divisions au sein des peuples que de solidarité. Les mesures les plus sévères ont divisé l'Europe sur des questions nationales. Alors que de nombreux pays la regardent avec colère, l'Allemagne se tourne plus vers des mesures consistant à se serrer la ceinture.  

Ces problèmes ont pris de l'importance, notamment en Grèce et en Italie, où le Premier ministre Enrico Letta décrit l'Italie comme « se mourant par la seule faute de l'austérité », mais aussi en France. Il semble que l'alliance entre les leaders européens franco-allemand, apparemment inébranlable, a été remplacée par une relation instable et incertaine. Hugo Brady, du Centre pour la réforme européenne de Bruxelles, décrit cette relation comme étant « au niveau le plus bas de l'après-guerre ». Ce schisme reflète clairement les divisions entre les Etats membres à propose de la question existentielle "comment surmonter la crise ? Dépenser ou économiser ?", créant des tensions additionnelles au sein de l'UE et parmi les deux pays les plus forts de la zone euro.

L'Allemagne, un exemple à ne pas suivre

Le rôle de l'Allemagne, première économie d'Europe, est d'une importance majeure en ces temps de forte crise. Un tel leader devrait aussi accepter la critique lorsque sa politique d'austérité semble faillir et, de plus, lorsqu'elle contribue à son impopularité à travers le continent européen. La rhétorique des « Sudistes paresseux qui auraient dû mieux gérer leur budget » est utilisée comme un moyen de justifier l'avancement des coupes budgétaires. Cette affirmation n'est pas juste un mythe : les Allemands travaillent en moyenne 1 400 heures par an alors que les Espagnols, Grecs ou autres Portugais font plus d'heure. Cependant c'est aussi une façon économiquement incorrecte de comprendre la situation difficile dans laquelle se trouvent ces pays aujourd'hui. 

En réalité, chacun devrait garder en tête qu'en 1990, l'Allemagne adoptait déjà l'austérité en supprimant certains revenus afin de renforcer ses propres exportations alors qu'au même moment, d'autres pays européens dépensaient librement.  Ceci a eu des conséquences déplorables sur le reste de la future zone euro, car pendant que les Allemands consommaient moins, vendaient plus et donc s'enrichissaient, le reste de l'Europe s'endettait petit à petit et doit faire face aujourd'hui à d'importantes dettes. Les politiques de prêts à taux d'intérêt faible soutenues par l'Allemagne ont creusé ce fossé : l'excédent monétaire de l'Allemagne n'a fait qu'augmenter ces dernières années, alors que ce sont les déficits qui ont fait de même dans le reste de l'Europe. Cela ne signifie pas pour autant que l'Allemagne doit aider ses voisins européens à pallier leurs dépenses démesurées, à l'image de la Grèce.

José Manuel Barroso -- Crédit DR
Cependant l'Allemagne devrait maintenant dépenser plus et relancer sa propre consommation pour équilibrer les coupes budgétaires et la réduction des dépenses imposée au reste de l'Europe. La poursuite de l'austérité en Allemagne a permis au pays de prospérer davantage, ce qui n'a pas été de bon augure pour le reste de la zone euro. Le pays a grandement bénéficié de cette situation, la moitié de ses exportations se faisant avec des pays européens. En outre, le système de contrôle au sein de l'Europe dans lequel l'Allemagne joue un rôle majeur, n'a évidemment pas réussi à identifier le moindre problème au cours de ces dix dernières années. Ainsi, une "sanction" telle que l'austérité semble à présent presque démesurée. En tant que leader européen, l'Allemagne devrait accepter quelques arrangements quant à sa politique, pour ne pas faire de l'ombre aux autres pays et accepter une politique plutôt guidée par la croissance ; à contrario de l'austérité, l'investissement et les dépenses pourraient être la solution aux problèmes économiques de l'Europe. 

Les effets de l'austérité sur la politique doivent aussi être pris en compte lorsque l'on s'intéresse au futur de l'Europe. L'euroscepticisme croît en Europe, ce sentiment se reflète particulièrement dans la montée des partis extrémistes qui promettent de limiter le rôle de l'Europe dans les affaires internes. Par exemple, aux Pays-Bas, le parti controversé d'extrême-droite Freedom Party a changé de ligne, passant de la critique de l'islam à la critique de l'Union européenne : reflet d'un peuple en colère contre la crise de la zone euro. Selon un sondage Gallup, l'euroscepticisme aux Pays-Bas, pays historiquement pro-européen, a atteint de nouveaux sommets avec 39% de sa population souhaitant sortir de l'Europe. La même situation se déroule en Grèce avec Aube dorée, en France avec le Front national et en Italie avec la Ligue du Nord.

L'impact social de l'austérité

Enfin, les effets sociaux de l'austérité devraient sérieusement être analysés. Ils ne sont pas simplement perceptibles, mais sont concrets et façonnent le comportement de la population envers l'Europe et leurs projets d'avenir. Le fait de société le plus grave, qui a émergé avec la crise et s'est accentué par l'austérité reste le chômage des jeunes. Les statistiques sont extrêmement inquiétantes : 30,4 % en Irlande, 55,3 % en Grèce, 53,2 % en Espagne, 37,7 % au Portugal. Les politiciens devraient évaluer la pression psychologique qui trouble cette génération, qui sort diplômée des écoles et des universités, avec à la clé des perspectives d'avenir peu réjouissantes.

Les effets sociaux du chômage se répercuteront sur les pays de façon générale, mais aussi et plus particulièrement sur la démographie : les jeunes sont les plus touchés par l'austérité, et considèrent souvent l'émigration comme leur seule chance viable d'améliorer leur futur.

De cela va résulter une "fuite des cerveaux" de toute l'Europe, car les jeunes se tournent vers d'autres marchés de l'emploi émergents. Avant que l'Union européenne ne perde encore plus de crédibilité auprès de ses citoyens, elle se doit de placer les jeunes au premier plan de son programme, admettant que la baisse de croissance engendrée par l'austérité a quelque assombri son projet de futur heureux.