Pérou : les voyages officiels en déroute

11 Octobre 2013


La rencontre imprévue entre Ollanta Humala, président du Pérou, et François Hollande le 9 octobre crée le débat et va même jusqu'à remettre en question un article de la Constitution péruvienne. Surprenante, cette entrevue n’avait pas été inscrite dans l’agenda de sortie du Président péruvien. Congressistes, juristes et ministres apportent leur point de vue. Décryptage.


Crédits photo -- Reuters
L’affaire pourrait paraître simple au premier abord. Un « simple » agenda qui n'a pas été respecté et les polémiques sont lancées. Ces dernières semaines, le président Ollanta Humala s'est rendu en Thaïlande et en Indonésie pour participer au sommet de l’APEC (Coopération économique pour l'Asie-Pacifique). Son retour n'a pas été direct, mais agrémenté d'une petite escale à Paris. Rendez-vous pris avec le Président français à 8h45 heure locale pour une courte entrevue d'une heure à l'Élysée.

Dans le compte-rendu officiel de l’Elysée, il est souligné que cette visite a permis de renforcer les bases du partenariat franco-péruvien signé le 15 novembre 2012. Les thématiques de l’énergie, de la santé, des transports et du développement durable ont été abordés. Une partie de cette entrevue a également été consacrée au renforcement des relations universitaires et culturelles ainsi qu'à la coopération en matière de sécurité et de défense entre les deux pays.

Une question de Constitution

Oui, mais il se trouve que le Congrès péruvien n’avait approuvé que deux déplacements dans sa résolution législative autorisant le président Humala à sortir du pays : une visite officielle au Royaume de Thaïlande et une autre en Indonésie. Pas une ligne sur la France... Le président de la Commission de Justice, Juan Carlos Eguren, a très vite saisi l’occasion de déstabiliser le gouvernement en place en déclarant que « cela [serait] une infraction constitutionnelle ». En effet, la loi péruvienne stipule qu'il est obligatoire de signaler le lieu, l’objet et la date pour chaque déplacement du Président. Dans le cas contraire, il est prévu une « sanction mettant en jeu la responsabilité politique » (loi 28344).

C’est ici que l’affaire se corse. Qu’entend-on par « sanction mettant en jeu la responsabilité politique » ? L’opposition n'hésite pas à parler de « vacances du poste présidentiel », tout en maniant cette notion avec des pincettes. Le juriste Martin Belaunde déclare à propos de cette possibilité : « C’est quelque chose qui va être étudié car la situation est délicate. Il va falloir donner une interprétation de la Constitution ». En tout cas, une chose est sûre, l’article 144 de la Constitution signale que l’unique condition au vacances du poste présidentiel est de « ne pas revenir sur le territoire de la République passée la permission concédée par le Congrès ». Ici, Humala avait l'autorisation de sortie du territoire du 2 au 10 octobre.

Fausse polémique alors ? Pas totalement car, comme le signale le constitutionaliste Enrique Bernales, « une réunion entre Présidents ne se prépare pas du jour au lendemain, ce ne sont pas deux amis qui vont boire un café ». Pour lui, l'erreur a été commise par la ministre des Affaires Etrangères, Eda Rivas : ce changement d’emploi du temps n'a jamais été signalé. La Commission permanente du Congrès doit, toujours selon Bernales, se réunir en urgence pour approuver cette visite d’Humala [ce qui n’a pas été fait à l’heure où sont écrites ces lignes, ndlr].

Le gouvernement tente de calmer le jeu

Voyant la polémique enfler, le gouvernement a tenté de s’expliquer par l’intermédiaire du vice-ministre des Affaires Etrangères Fernando Rojas Samanez. Il explique que ce n’est pas une visite officielle, mais une simple rencontre informelle pour profiter d’une halte parisienne, forcée par l’escale technique prévue avant le vol. La vice-Présidente Marisol Espinoza parle elle de « visite de courtoisie ». Pendant qu’à Lima on joue sur les mots, les explications du Président sont attendues avec impatience.

La mauvaise habitude péruvienne

Ce n’est pas la première fois qu’un Président péruvien change son planning international sans prévenir. Déjà en 1879, le président Mariano Ignacio Ochoa avait effectué une visite en Europe pour « acheter des armes ». Il n'est revenu qu'en 1886. Plus récemment, Alan Garcia, président de 1985 à 1990, puis de 2006 à 2011, a eu, lui aussi, des petits soucis d'orientation. En 1986, en voyage au Zimbabwe, il se retrouva à Louxor (Égypte) pour faire une croisière à bord du luxueux yacht du trafiquant d’armes Abdul Rhaman el Assir.

Plus fracassant encore : le départ de Fujimori (Président de 1990 à 2000) en novembre 2000. Inquiété par la justice, il profita du sommet de l’APEC à Bruneï pour fuir à Tokyo. 5 ans plus tard, il fut extradé vers le Pérou où il réside actuellement derrière les barreaux. Humala est donc le successeur d'une longue tradition de bourdes présidentielles plus ou moins graves concernant les déplacements officiels.



Etudiant à Sciences Po Bordeaux en deuxième année. Actuellement en mobilité à la PUCP, Lima,… En savoir plus sur cet auteur