République Tchèque : menace sur la démocratie après l'élection de Zeman

28 Janvier 2013


Dès mars, Milos Zeman, l'ancien Premier ministre, sera le nouveau président de la République tchèque. Au second tour de l'élection, il a reçu 2,7 millions de votes (54,8 %). Sa première tâche sera de rassembler la société qui s´est divisée pendant cette élection présidentielle, comme jamais depuis l'indépendance en 1993.


Le nouveau Président de la République tchèque, Milos Zeman
Samedi soir Milos Zeman a enfin réalisé son rêve politique. Il est devenu historiquement le troisième président de la République tchèque. Après sa défaite à l'élection parlementaire de 2003, il s'était retiré et ne voulait plus apparaître dans le monde politique. Mais les Tchèques ne l'ont pas oublié et, pour la première élection présidentielle directe, la majorité a choisi Zeman comme nouveau chef d'État.

Son opposant, ministre des Affaires étrangères, l’aristocrate Karel Scharzenberg n'a pas su convaincre les citoyens des campagnes et des grandes villes ouvrières. Ils lui ont surtout reproché de n’avoir pas vécu en Tchécoslovaquie pendant les années communistes. Une grand part des citoyens a aussi été influencée par l'anti-campagne forte de Milos Zeman. Il avait en effet effrayé le public, affirmant que l'élection de Schwarzenberg pourrait inciter les citoyens allemands et autrichiens à réclamer la restitution des biens confisqués après la Seconde Guerre mondiale. Schwarzenberg l’a démenti mais ce point est resté un thème décisif de la bataille.

Avec 2,2 millions de votes (45,2 %) samedi après-midi, Schwarzenberg a dû admettre sa défaite et souhaiter à Zeman bonne chance et assez d'énergie pour accomplir son programme. Et cela risque d’être très délicat... La société tchèque est divisée et quelques groupes refusent symboliquement d´accepter Zeman comme leur premier représentant. 
Karel Schwarzenberg après avoir perdu les premières élections présidentielles directes

Le Président (dé)stabilisant ?

De fortes divisions perdurent entre la capitale et le reste de la République. À Prague, la plupart des électeurs ont choisi le candidat conservateur Schwarzenberg. Au contraire, la périphérie a été le bastion de Zeman. 

Ce clivage est également visible dans les soutiens au gouvernement tchèque, qui est de droite. Les villes tendent à soutenir le gouvernement, tandis que les campagnes et les agglomérations ouvrières réclament de plus en plus fortement la démission du cabinet et des élections anticipées – ce que revendique aussi l'opposition socialiste et communiste. Incarné par Zeman, c’est le courant socialiste qui est sorti vainqueur de l’affrontement électoral. Il ne tient donc qu’au nouveau président tchèque de jouer un rôle de stabilisateur du système politique dans les prochains mois, même s'il semble surtout disposé à défendre ses propres opinions. 

Samedi soir déjà, dans sa première interview télévisée en tant que vainqueur des élections, Milos Zeman a proclamé sa position. Il a surtout critiqué les querelles parlementaires, qui ont fait perdre plusieurs députés au gouvernement qui ne peut compter que sur une majorité serrée. « Ce gouvernement-là n’est pas le produit d'élections libres. Nous allons à présent organiser les élections anticipées ». C´est la phrase la plus citée du nouveau président. Et c´est aussi la phrase qui peut mener vers des perturbations dans le monde politique.

Même si les hommes politiques appellent à oublier les différences et à se réunir, la position des groupes soutenant la chute du gouvernement tend à se durcir. Néanmois, le système tchèque est parlementaire donc le président n'a pas de pouvoirs significatifs. Seul le parlement peut renverser le cabinet. Toutefois, les proclamations antigouvernementales peuvent significativement résonner dans la société et donc déstabiliser le système.
Le vainqueur des élections quelques minutes après la publication des résultats

Risque de ralentissement de la démocratisation tchèque

Milos Zeman sera le premier président directement élu par le peuple. Cela lui donne une puissance symbolique inédite dans le système politique tchèque. Même si le chef d'État ne possède pas de pouvoirs importants, Milos Zeman veut être plus actif et influencer le fonctionnement du gouvernement. Il pourrait ainsi affaiblir le rôle du cabinet et du premier ministre. 

« Le message principal de cette élection, c'est que la société a décidé de jouer le théâtre des années 1990 jusqu´à la fin. Cela veut dire que la République tchèque deviendra un pays normal c'est-à-dire finalement transformé et démocratique au plus tôt en 2018 ». Cette analyse du commentateur et journaliste Petr Honzejk montre les enjeux, et surtout les inquiétudes de la présidence de Milos Zeman. 

L’homme avait été premier ministre à la fin de la décennie 90 ; c'est dans cette période qu’on avait vu croître le clientélisme et la corruption dans les structures gouvernementales. Beaucoup de journalistes et quelques célébrités ont aujourd'hui peur que cette période se répète. 

Le Chateau de Prague - c´est là où se trouve le bureau du Président. Milos Zeman commencera à y travailler le 8 mars
Ces inquiétudes ont été renforcées pendant la campagne. Les journalistes et observateurs ont prouvé que plusieurs fois au cours de la campagne Zeman n'a pas dit la vérité. On le soupçonne aussi d’avoir été financé par l'entreprise russe Lukoil. De plus, il s'était entouré d‘hommes figurant dans les cas inexpliqués de privatisation et de malgestion des fonds publics.

La neutralité de Zeman dans les affaires économiques et financières du pays reste donc incertaine. Dans quelques mois, CEZ, l'entreprise d'énergie principale possédée en majorité par l'État, doit choisir quelle compagnie construira un nouveau centre nucléaire pour 10 milliards d'euros. Deux sociétés luttent pour obtenir le projet : l‘Etasunienne Westighouse et le consortium russe Atomstroyexport. Le choix est censé être indépendant, mais un des conseillers de Zeman a déjà affiché ses préférences pendant le weekend, déclarant que les Américains ont causé beaucoup de soucis aux gouvernements tchèques dans les années précédentes. Il serait dangereux, au nom de la démocratie tchèque, que le président proclame lui aussi ses préférences. 



Correspondant à Prague pour Le Journal International. En savoir plus sur cet auteur