Slovénie : Ljubljana, le poumon de l’Europe

Interrail, sur les traces du rideau de fer 6/6

19 Aout 2013


Trois semaines, six villes. La dernière étape de ce tour d’Europe de l’Est, en train et sac au dos, sera à Ljubljana. Ne nous contentant pas de la capitale de la Slovénie, nous partons à la découverte d’un pays dont les ressources naturelles ont été préservées. Carnet de voyage.


Bled | Crédits photo -- Laurène Perrussel-Morin/Le Journal International
Depuis 1972, Interrail est l’occasion pour les étudiants baroudeurs de découvrir l’Europe en payant un ticket leur assurant un certain nombre de jours de voyages. J’ai profité de cette opportunité pour partir, avec une amie et seulement deux sacs à dos, faire un tour partiel de l’Europe centrale. Un voyage sur les traces de l’histoire du Vieux Continent qui nous a permis d’appréhender les différences entre des pays bien vite regroupés sous le terme de « pays d’Europe de l’Est ».

Débarquement en terre inconnue

Il est quinze heures en ce jour ensoleillé de juin. La canicule guette : la température dans le train Belgrade-Ljubljana, dans lequel nous sommes montées aux aurores, ne tarde pas à grimper en flèche. Au milieu de l’après-midi, après déjà plusieurs heures de route, il fait trente-cinq degrés dehors. Nous préférons ne pas connaître la température à l’intérieur de notre wagon, dont la climatisation est en panne. Les passagers, de la vieille dame aux étudiants en Interrail, que l’on reconnaît au sac à dos fraîchement sorti du grenier dont débordent les victuailles, plongent dans une sorte de torpeur. Il nous est impossible de bouger sans ressentir la chaleur des corps entassés dans le compartiment.

Nous pouvons changer de wagon à Zagreb. La vue qui s’offre à nous alors que l’air devient respirable nous réconcilie tout de suite avec les trains slovènes. Le paysage se reflète dans des lacs tellement calmes qu’ils ressemblent à des miroirs. Les montagnes, encore vertes en ce début de saison estivale, grimpent timidement jusqu’au ciel, qui les fait rougir devant nos regards ébahis alors que le soleil se couche. Nous nous attendions à un séjour pittoresque dans une ville très agréable. Nous ne serons pas déçues !

Nous arrivons à la nuit tombée. Nous avons rendez-vous avec Jasna, qui vient de finir ses études en sciences de l’environnement. Cette jeune Slovène nous a accueillies en couchsurfing chez ses parents, absents pendant notre séjour. Dynamique et toujours ouverte au débat, Jasna est de ces personnes qui piquent une colère quand elles voient quelqu’un jeter un papier dans la rue.

Un pays oublié des touristes et des politiques

Nous montons dans un bus supposé nous amener à bon port, « une boulangerie à la devanture jaune ». Notre sens de l’orientation nous jouant, une fois de plus, des tours, nous voilà perdues au milieu de nulle part. Nous marchons sur le bas-côté de ce qui ressemble à une route nationale, lorsqu’une voiture s’arrête à notre niveau. Une femme blonde, la trentaine, baisse sa vitre. « Vous avez l’air complètement perdues : je peux vous aider ? » Nous lui expliquons notre mésaventure. Par chance, elle comprend de quelle boulangerie nous parlons et nous y conduit, ravie de pouvoir discuter avec deux Françaises perdues en Slovénie.

Nous arrivons finalement chez Jasna, qui habite une petite maison un peu excentrée, ce qui n’est pas un inconvénient : nous réaliserons bien vite que Ljubljana n’est pas une ville de citadins. La Slovénie ne semble pas en effet être un pays trop touristique. Elle ne compte aucune cité balnéaire, et les touristes qui s’y aventurent sont en général des fous de randonnée, qui souhaitent découvrir, à pied ou à vélo, les richesses naturelles de ce petit pays, à l’image de sa capitale. Elle semble même oubliée des politiques. Ce n’est que le 25 juillet dernier que François Hollande s’est rendu à Ljubljana, après trente années sans que la France n’ait accordé de visite d’État officielle à ce pays. La visite d’une usine Renault par François Mitterrand en 1983, du temps où la région faisait encore partie de la Yougoslavie, paraît bien loin.

La Slovénie a obtenu son indépendance en 1991, une dizaine de jours après avoir été opposée à l’armée fédérale yougoslave. Pourtant, les Slovènes existent depuis bien longtemps : les Slaves slovènes occupent la région depuis le VIe siècle. Ce petit pays, à cheval entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, est membre de l’UE depuis 2004. Cela n’empêche pas les citoyens européens de le confondre avec la Slovaquie. Les services postaux se trompent ainsi régulièrement. L’année de son adhésion à l’UE, 600 kg de courrier mal acheminé ont dû être réexpédiés vers la Slovénie.

Des bijoux naturels préservés

Dès le lendemain de notre arrivée, nous faussons compagnie à Ljubljana. Direction : Bled. Cet ancien lieu de repos des aristocrates austro-hongrois est aujourd’hui un des fleurons du tourisme slovène. À notre descente du train, nous sommes apaisées par le paysage et par l’air qui passe entre les arbres : nous pouvons enfin échapper à la chaleur. Nous décidons de faire le tour du lac, les yeux rivés sur l’église qui en émerge. Située sur un îlot, elle n’est atteignable qu’en barque. Au loin, nous apercevons un château médiéval perché sur une falaise. Des petits groupes se forment sur les plages. En levant la tête, nous remarquons des jeunes qui, réfugiés dans des arbres, font la sieste, et ressemblent à s’y méprendre aux paresseux d’Amérique tropicale.



Bled | Crédits photo -- Laurène Perrussel-Morin/Le Journal International
Nous dépassons la Vila Bled, ancienne résidence de vacances de Tito, qui était d’origine slovène par son père. Quelques pas plus loin, nous nous arrêtons dans un café pour goûter au traditionnel Kremšnita, gâteau à la crème conseillé par Jasna. Ce millefeuille dont chaque couche contient un peu plus de calories que la précédente n’est pas sans rappeler les tartes tropéziennes. Le soleil commence à se coucher sur Bled. Il est temps pour nous de rentrer à Ljubljana. Une Américaine nous guide jusqu’à la gare routière, où nous acceptons de partager un taxi avec une Australienne. Celle-ci nous raconte, modeste, comment elle a décidé de faire une pause dans son travail pour faire seule un tour d’Europe en six mois. « Tout ce que j’ai préparé, ce sont des cartes de chaque ville que j’espère visiter : j’ai un affreux sens de l’orientation. », nous confie-t-elle.

Ljubljana : une ville hors du temps

Les Trois Ponts | Crédits photo -- Laurène Perrussel-Morin/Le Journal International
Pour notre deuxième jour, nous partons à la découverte de Ljubljana, accompagnées de notre hôte. La ville, d’une superficie de 275 km² pour 280 000 habitants se parcourt aisément à pied. Les curieux qui sauront lever le nez croiseront bien souvent des montagnes sur leur chemin. La capitale slovène a pourtant une vie culturelle riche et diversifiée du fait des 60 000 étudiants qui y habitent. Elle accueille en effet la plus importante université du pays, les deux autres étant situées à Maribor et à Koper. Jasna nous confie : « Il s’agit, je pense, de la seule ville de la Slovénie. Le reste du pays est, à mon sens, composé de villages.»

Lorsqu’on se promène dans les rues propres et calmes de la capitale slovène, on pourrait, à s’y méprendre, se croire en Suisse. La Slovénie est en effet bien souvent comparée à ce pays en raison de ses ressources naturelles et de sa propreté : un jour, nous avons compté pas moins de six poubelles destinées au tri. Relativement épargnée par les guerres, la Slovénie a pu se développer économiquement. Ses ressources naturelles contribuent à faire d’elle un pays plus développé que ses voisins d’Europe de l’Est, principalement dans le domaine de l’industrie.

Nous passons devant Tromostovje (les Trois Ponts), construits entre 1842 et 1931. Initialement trait d’union stratégique entre l’Europe de l’Ouest et les Balkans, les Trois Ponts relient aujourd’hui la vieille ville au reste de la capitale. Sous les voûtes des berges, se cachent des restaurants depuis lesquels il est possible de déguster du poisson tout en observant la Ljubljanica, qui traverse la ville et qui a contribué à son histoire. En avril 1941, le maire de Ljubljana, Hribar, âgé de 90 ans, meurt en se jetant dans la rivière, le drapeau slovène enroulé autour de son corps, lors de la prise de la ville par les nazis. Une manifestation du patriotisme slovène, cinq ans avant que la majeure partie du pays ne soit intégrée à la Yougoslavie.

Nous passons la soirée au bord de cette rivière chargée d’histoires en compagnie d’amis de notre hôte. L’occasion pour nous de constater le degré de qualification des Slovènes de notre génération. Bien que nous ne soyons que deux Françaises, tous prennent la peine de parler anglais entre eux avec aisance afin que nous puissions nous mêler à la conversation. Pendant la soirée, des étudiants passent avec des poubelles. Ils nous expliquent que si nous ramenons nos déchets, un pancake nous sera offert. Le but de l’opération : que les riverains ne se plaignent pas de dégradations de leur environnement et ne puissent ainsi pas mettre fin à ces soirées improvisées sur les berges de la rivière de la ville.

La fin d’un voyage qui déraille

Dernier jour de notre tour d’Europe de l’Est. Nous espérons vivre une dernière belle expérience en partant à la découverte des grottes de Skocjan, situées dans le Karst. Classées au patrimoine de l’Unesco, elles abritent le plus grand canyon du monde. Bien que nous ayons déjà expérimenté la lenteur des chemins de fer slovènes, nous montons dans un train tôt dans la matinée dans l’espoir de concrétiser ce projet, avant de prendre un train de nuit pour rentrer en France. Erreur de touristes. Le gouvernement a principalement investi dans les autoroutes, négligeant les rails. Aujourd’hui, un trajet de deux heures en train peut être parcouru en trente minutes en voiture.

Notre train ayant du retard, nous ratons la navette pour la visite de la grotte, située à plus d’une heure à pied. Nous voilà condamnées à passer la journée dans le village sans charme de Dobaca. Nous rentrons, déçues, afin de récupérer nos affaires. Notre retour se fera dans un train couchette qui nous a coûté l’équivalent de trois nuits dans un hôtel à Prague. Mon carnet de voyage sur les genoux, je consigne les derniers souvenirs d’un voyage riche en découvertes.

Prague sous les eaux, le concentré d’histoire européenne à Cracovie, la capitale à taille humaine de la Slovaquie, le charme de Budapest, le dépaysement serbe, la nature slovène... Chaque destination, même courte, a apporté son lot de surprises et nous a permis de toucher du doigt l’histoire et la culture d’un pays. Le voyage ne s’arrêtera pas là : une expérience en Interrail crée souvent d’autres envies et ne permet pas de comprendre en profondeur les spécificités d’un lieu ou d’une région. Elle est cependant une opportunité à la portée du budget des étudiants qui ont envie de partir et qui ne sont pas trop exigeants concernant leur confort.




Ex-correspondante du Journal International à Berlin puis à Istanbul. Etudiante à Sciences Po Lyon… En savoir plus sur cet auteur