Turquie : l’assassinat qui réactive le débat sur les minorités

Selen Eren
23 Janvier 2013


En Turquie, les minorités sont encore ignorées du pouvoir central. Les Arméniens sont notamment les grands perdants de cette politique de centralisation. Le Journal international revient sur la mort d’un journaliste arménien il y a 6 ans, assassiné pour avoir insulté l’identité turque. L’affaire fait toujours l’objet d’une enquête par la justice turque.


Le 19 janvier 2007, Hrant Dink, un journaliste arménien socialiste, a été victime d’une attaque armée par un nationaliste turc, Ogün Samast, dans le quartier très peuplé d’Osmanbey à Istanbul, juste devant les locaux du journal arménien Agos, dont il était le fondateur et le directeur de publication.  

L’assassin âgé de 17 ans a été arrêté dans les 36 heures, mais cela n’a pas suffi à apaiser l’opinion publique. Les événements pré et post-assassinat ont conduit à la conviction qu’il ne s’agissait pas seulement d’un acte isolé, contrairement au jugement rendu par la suite. Aujourd’hui, ce jugement est remis en question : le meurtre de Dink pourrait bel et bien être un acte nationaliste provenant d’une organisation criminelle. 

Dink, insulteur de l’identité turque ?

Pour mieux comprendre cette affaire, il faut se pencher sur le contexte antérieur au crime. En 2005, Dink avait été condamné à six mois de prison avec sursis sur un grave malentendu. En sortant du contexte des phrases prononcées par le journaliste, la presse nationale avait mal interprété les propos de Dink et ainsi accéléré sa condamnation. Dans ses dires, ce dernier avait incité les Arméniens à se libérer de « l’obsession turque » par une expression complexe : « le sang s'écoulant de la noble veine reliant les Arméniens à l'Arménie se substituera à celui empoisonné par l'élément turc ».

Au fond, il défendait l’idée que l'identité arménienne devait se reconstruire autour de la question de la survie du jeune État arménien, et non uniquement sur l'exigence de la reconnaissance du génocide par la Turquie. Mais cette phrase, interprétée comme une déclaration raciste « dénigrant l'identité nationale turque », avait été vue comme un délit. Le tribunal avait estimé que ces propos allaient à l’encontre de l’article 301, contre l’avis d’une commission d’experts. 

« Ils nous poignardent dans le dos », avait ajouté un ministre, s’exprimant sur l’affaire Dink. Cette déclaration avait suscité l’émotion et activé les sentiments nationalistes. 

Mais le véritable lynchage médiatique avait véritablement commencé suite à la publication dans Agos d'un reportage démontrant que Sabiha Gökçen, héroïne républicaine et fille adoptive du premier président de la République turque Mustafa Kemal Atatürk, était d'origine arménienne. L’article avait fait se déchaîner les passions entre les nationalistes et les Arméniens. L’affaire avait dès lors pris un caractère politique. 

Le jugement de 2007 remis en cause

Aussi, tout porte à croire que l’on a voulu faire payer cet insulteur de l’identité turque. Pourtant, le meurtre de Hrant Dink a été jugé comme un acte isolé, le tribunal refusant d’en incomber la responsabilité à une quelconque organisation nationaliste. Le juge a estimé que ce n’était pas un crime organisé, mais bien un acte isolé imputable à quelques individus. Au vu de son jeune âge, Ogün Samast, encore mineur au moment du procès, a été jugé par le Tribunal de la jeunesse et a été condamné à vingt-deux ans de prison.  Le cerveau de l’assassinat, Yasin Hayal, a été condamné à la perpétuité pour avoir méthodiquement planifié l’exécution de Hrant Dink.

Mais l’avocate de la famille Dink, Fethiye Çetin, et un journaliste spécialiste de l’affaire sont persuadés du caractère politique de ce meurtre. Ils affirment tous deux que certaines informations n’ont même pas été présentées au tribunal et même que des dossiers traitant de l’affaire ont été détruits. Au contraire, des éléments incomplets et des dossiers falsifiés auraient été envoyés au procureur de la République. 

Aujourd’hui, six ans après le meurtre, le procureur de la Cour d’appel remet en cause l’inexistence d’organisation criminelle nationaliste responsable de l’assassinat. Selon la Cour d’appel, l’acte proviendrait d’un groupe nationaliste revendiqué et ne serait donc pas isolé. Cette remise en question du premier jugement rendu crée un malaise au sein d’une société turque morcelée. 

Le nom d’Hrant Dink est donc à ajouter à la longue liste des journalistes et écrivains démocrates tels que Abdi İpekçi, Uğur Mumcu, Metin Göktepe et Çetin Emeç, dont les décès ne sont pas encore résolus.