Veillée d’armes au Ferganistan

David Gaüzere, rédacteur pour Francekoul
26 Mai 2013


A la veille du départ des dernières troupes occidentales d’Afghanistan, prévu d’ici la fin de 2014, la Vallée du Fergana devient l’objet de toutes sortes d’hypothèses et de pronostics. Tant au niveau des experts que des populations locales, chacun redoute toutefois que le « chaudron d’Asie centrale » attisé par les braises afghanes déborde dans une déflagration qui s’étendrait ensuite à l’ensemble de l’Asie centrale et dont les conséquences seraient non mesurées.



A la veille du départ des dernières troupes occidentales d’Afghanistan, prévu d’ici la fin de 2014, la Vallée du Fergana devient l’objet de toutes sortes d’hypothèses et de pronostics. Tant au niveau des experts que des populations locales, chacun redoute toutefois que le « chaudron d’Asie centrale » attisé par les braises afghanes déborde dans une déflagration qui s’étendrait ensuite à l’ensemble de l’Asie centrale et dont les conséquences seraient non mesurées.

Aussi, face à la peur de l’inconnu, tous s’accordent sur le fait de s’armer et de se protéger. Les autorités étatiques verrouillent toujours plus leurs frontières enchevêtrées et inextricables. Les populations, prises dans la surenchère nationaliste, se referment sur elles-mêmes et stigmatisent l’autre, redouté et combattu. Les terroristes islamistes ne souhaitent enfin qu’embraser cette vallée populeuse et conservatrice pour créer un califat, base de futures conquêtes. Le raidissement des uns et des autres est donc général et n’augurera rien de bon pour l’avenir de la vallée.

Nationalismes et misère sociale

Étouffés jusqu’à la perestroïka, les nationalismes se sont ensuite rapidement étendus dans la vallée sur fond de surpopulation et de misère économique et sociale.

La construction aberrante des frontières dans les années 1920-1930 n’avait pas prévu leur internationalisation soixante ans plus tard. Ainsi, les itinéraires importants reliant les trois parties « nationales » de la vallée à chacune des capitales des trois États de tutelle traversent obligatoirement sur quelques kilomètres un État voisin. La vallée comprend d’autre part des enclaves géographiquement ou administrativement difficilement accessibles (carte n°1). Enfin, les minorités ouzbèkes allogènes perçoivent mal leur nouveau statut de minorité nationale depuis 1991, alors qu’elles ont toujours été présentes dans l’Histoire de la vallée et qu’elles constituent toujours aujourd’hui, partout, la majorité des populations des zones frontalières.

Carte n°1 - La Vallée du Fergana (source : Julien FELIX pour David GAÜZERE)
Les freins géographiques et administratifs s’ajoutent d’autre part à l’opposition historique millénaire existant entre les populations de culture sédentaire de la plaine (Ouzbeks) ou de la montagne (Tadjiks) et celles de culture nomade et pastorale (Kirghiz). Autres oppositions de moindre intensité, si toutes les populations sont de confession musulmane sunnite, la pratique religieuse varie traditionnellement entre celle des populations sédentaires, littérale et dogmatique, et celle des populations nomades, rituelle, chamanisée et tolérante. De même, si Kirghiz et Ouzbeks parlent des langues turcophones, les Tadjiks se rattachent, quant à eux, au groupe persanophone.

Les populations sont donc imbriquées dans la vallée. Mais, toutes fonctionnent sur des réseaux patrimoniaux et de clientèles bien distincts et construits dans un espace ségrégé. La méconnaissance de l’autre et la jalousie fantasmatique qui en résulte sont ainsi devenues depuis la perestroïka les éléments moteurs du bon fonctionnement d’une « culture locale d’insurrections et de pogroms » : 1987 : Pogroms contre les Meskhets, 1990 et 2010 : Pogroms d’Och et d’Ouzgen entre Kirghiz et Ouzbeks dans le sud kirghiz, 1999-2000 : Incursions islamistes violentes du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (MIO) dans les enclaves de la région de Batken, 2005 : Révolution avortée d’Andijan, 2013 : Affrontements interethniques autour de la délimitation de l’enclave de Sokh… sans parler des accrochages quotidiens aux frontières, des règlements de comptes interethniques sur fond mafieux lié au trafic de drogues ou encore de la radicalisation violente et croissante d’une partie de la population convertie à la globalisation islamiste.

Les plans de déstabilisation de la Vallée du Fergana par les combattants du MIT

Terrain sensible à la globalisation islamiste, la Vallée du Fergana renoue après une éclipse de plus d’un siècle avec son rôle de carrefour stratégique sur la route de la soie. Traditionnel lieu d’échanges et d’idées, la vallée voit aujourd’hui transiter de plus en plus de combattants djihadistes, actifs sur d’autres fronts périphériques : Afghans, Ouigours, Tchétchènes… L’annonce du désengagement occidental d’Afghanistan en 2014 accroît la vulnérabilité de la vallée, rapprochant les périls islamistes afghan et ouigour et ravivant les courants islamistes locaux.

Ainsi, le Badakhchan - afghan ou tadjik - , marqué par une population majoritairement chiite ismaélienne hostile à tout fanatisme et jusque-là paisible, subit de plus en plus depuis 2010 la violence croissante de combattants étrangers, qu’ils soient talibans d’Afghanistan ou islamistes du Mouvement Islamique du Turkestan (MIT, ex-MIO), cherchant à faire du Badakhchan une tête de pont, avant d’envisager toute déstabilisation ultérieure des États centrasiatiques. En Juillet-Août 2012, la ville de Khorog a connu des affrontements ayant causé la mort de plus de 200 personnes, prises en étau entre les hommes du seigneur de la guerre islamiste et baron de la drogue tadjik Toleb Aiembekov (soutenu par les talibans afghans) et l’armée régulière tadjike . En Mars 2013, non loin de là, du côté afghan du Piandj, les talibans, aidés de supplétifs djihadistes d’Asie centrale, se sont emparés de la presque totalité du District frontalier de Vardoudj et souhaitent depuis y concentrer des troupes. En avril 2013, à seulement quelques centaines de kilomètres de là, des heurts ont à plusieurs reprises opposé des Ouigours à des policiers, mais aussi à de simples commerçants han, notamment dans le District de Bartchouk (Batchou) à l’est de Kachgar au Xinjiang, à la suite d’opérations antiterroristes menées par la police chinoise . Ces événements ne sont pas sans liens, les Ouigours formant une communauté importante dans le Fergana kirghiz et ouzbek et les combattants du Mouvement Islamique du Turkestan Oriental (MITO), disposant de combattants dans les zones tribales pakistanaises (Federally Administered Tribal Areas ou FATA) et en Afghanistan et de solides relais dans les milieux islamistes de la diaspora ouigoure ferganaise.

Si au Xinjiang le djihad islamiste devient une option de la radicalisation de la lutte indépendantiste des Ouigours, au Tadjikistan les actions de déstabilisation des boeviki (combattants) islamistes semblent obéir à d’autres objectifs bien définis et reposer sur une organisation à la fois souple, structurée et hiérarchisée du MIT. Ainsi, en juillet 2010, Aleksandr Sobianin, expert de l'Association de coopération transfrontalière (Fédération de Russie), répertoriait alors au sein du MIT quatre groupes principaux constitués de « petites cellules » extrémistes présentes dans les trois États de la Vallée du Fergana, ayant pour but principal la déstabilisation de l'Ouzbékistan pour en prendre ensuite le contrôle et déstabiliser de là les autres États de la région.

- Le groupe « Ouzbékistan » (appellation provisoire), composé de citoyens kirghiz de nationalité ouzbèke (3 500 à 4 000 personnes), qui ont pénétré parmi les réfugiés en Ouzbékistan pour réaliser des actions violentes dans ce pays afin de le déstabiliser avant de le voir s’effondrer.
- Le groupe « Kirghizie » (appellation provisoire), composé de citoyens kirghiz de nationalités ouzbèke, kirghize et autres qui restent sur le territoire de la Kirghizie pour prendre part à des affrontements artificiellement provoqués sur une base ethnique.
- Le groupe « Afghanistan » (appellation provisoire), composé de citoyens de différents pays (y compris des Tatars et des Slaves convertis à l'Islam), progressant de l'Afghanistan en direction de la Vallée du Fergana, qui sont responsables de l'exécution des tâches spécifiques (participation à des combats, attaque terroriste…) Le groupe « Afghanistan » agissant comme une unité militaire spécifique, ne doit pas être vu « officiellement » - par exemple, par le gouvernement, les médias... A. Sobianin estime que ce groupe comprend les personnes les plus instruites et formées.
- Le groupe « Tadjikistan » (appellation provisoire), composé de citoyens des trois pays de la Vallée du Fergana. De toute évidence, sa mission est de déstabiliser la situation dans la région de Khodjent (Sogd) au Tadjikistan pour la perte totale de contrôle des régimes laïcs dans la Vallée de Fergana en général .

Depuis, les faits semblent donner raison aux allégations de Sobianin par à la fois leur simultanéité et leur concordance et les liens de plus en plus forts unissant les combattants de l’ « internationale djihadiste », dont la Vallée du Fergana devient un centre de plus en plus actif. La présence des mêmes acteurs, dont beaucoup de Ferganais, sur différents théâtres du djihad régional, atteste une certaine convergence des actions menées en direction de la Vallée du Fergana, renforcées par un soutien plus ou moins discrètement affiché sur place par la collusion des composantes les plus religieuses de la population locale et des milieux mafieux liés au trafic de drogues.

Le Ferganistan, un Azawad centrasiatique ?

L’islamisme a toujours été très marqué au Fergana. Au milieu du XIXe siècle, le voyageur hongrois Arminius Vambery dénotait déjà quelques dizaines de mosquées et de médersas à Kokand, Namangan et Andijan et les confréries musulmanes radicales avaient efficacement rassemblé la population locale contre les armées coloniales tsaristes, contrastant avec le pouvoir corrompu et démissionnaire des Khans de Kokand.

C’est justement cette résistance acharnée et unie des habitants de la vallée qui a mis fin sous la forme d’un oukaze tsariste à l’existence du Khanat de Kokand en 1876. Depuis, parmi les couches les plus traditionnelles et conservatrices de la population, toutes ethnies et langues confondues, perdure la nostalgie de l’ « État » perdu. Nationalistes et/ou religieux, les partisans d’une entité de Kokand n’ont depuis jamais cessé leur combat : 1898 : Soulèvement soufi de Madali-Khan à Andijan, 1917-1918 : Autonomie de Kokand du très laïc Moustafa Tchokaev, 1918-1931 : Guérilla basmatchi (antisoviétique) et fuite de religieux ouzbeks en Arabie saoudite.

Les descendants de ces religieux réactivent aujourd’hui avec des fonds saoudiens les différents mouvements pacifistes ou violents de la galaxie islamiste dans la région.

Les mouvements islamistes les plus importants dans la Vallée du Fergana sont le Khizb-out-Takhir (KhT) et le MIT. D’autres mouvements, comme le mouvement commerçant pacifiste islamiste Akromiya d’Andijan, ou des groupes radicaux sans projet territorial et uniquement voués au terrorisme international (Union du Djihad International, groupes Khaqqani ou Mekhsoud…) ont encore des partisans dans la vallée .

- Le KhT est d’essence non violente et prêche l’islamisation par le bas, par la société, pensant ensuite que cette dernière orientera progressivement le pouvoir politique des États partout en Asie centrale en direction des objectifs du mouvement.
- Le MIT était au départ conçu pour être la filiale d’Al-Qaïda en Asie centrale. Mouvement radical violent, le MIT prêche la lutte armée pour renverser l’ensemble des pouvoirs séculiers d’Asie centrale à partir de ses bases qu’il souhaiterait situées dans la Vallée du Fergana. Il est depuis 2010 concurrencé par d’autres mouvements djihadistes (Jaich-oul-Makhdi en Kirghizie, Djound-al-Khalifat au Kazakhstan…), aux effectifs plus réduits et inscrivant la lutte terroriste dans un cadre national.

Les deux principaux mouvements islamistes offrent toutefois des similarités dans les buts recherchés. Tous deux reconnaissent que la Vallée du Fergana constitue leur terreau idéal d’ancrage. Ce « ventre mou » stratégiquement bien placé au cœur des routes commerçantes de l’Asie centrale pourrait s’il était conquis, servir de point de départ idéal vers d’autres lieux de confrontation de l’islamisme international. D’autre part, là où les populations locales des enclaves ou des zones frontalières difficilement accessibles se retrouvent privées de développement par la bureaucratie excessive des États et les crises diplomatiques répétitives, les islamistes se moquent éperdument de toute notion de frontières et offrent ainsi des solutions simplifiées aux populations nécessiteuses. Enfin, malgré la complexité ethnique et linguistique locale, le sentiment perdu du Khanat de Kokand comme entité unitaire et spécifiquement adaptée à la vallée, est mis en avant par les islamistes, offrant ainsi des solutions politiques alternatives et séduisantes.

L’idée de la résurgence du Khanat de Kokand, sous une forme plus modernisée et islamiste, le Ferganistan, recueille donc de plus en plus de partisans au Fergana. Mais si un tel État voyait le jour, serait-il pour autant viable ? Rien n’est moins sûr, car il ne ferait que renforcer l’économie souterraine des trafics de drogues (local ou en provenance d’Afghanistan) et des mafias qui alimenteraient sans cesse un nouveau foyer du terrorisme islamiste au cœur de l’Asie centrale.

Je précisais dans le n°756 de la Revue Défense Nationale que les organisations terroristes islamistes déstabilisaient les États sur différents théâtres du djihad en trois phases identiques : Phase 1, la consolidation d’un sanctuaire, phase 2, l’appui économique et financier sur un État faible ou non reconnu par la communauté international qui, lui, ne sera jamais déstabilisé, mais restera propice à toutes sortes de trafics organisés, phase 3, la déstabilisation d’une zone grise ou poreuse fragile, en s’appuyant sur l’État de la phase 2. Une fois l’objectif atteint, la phase 3 devient alors phase 1 et une nouvelle phase 3 est définie, tout en continuant de s’appuyer sur le même État de la phase 2 (carte n°2).

Carte n°2 - L’Asie centrale au cœur du processus de déstabilisation djihadiste (source : GAÜZERE David, « Le triptyque des organisations terroristes islamistes : Asie centrale, Caucase, Afrique sahélienne, Corne de l’Afrique », Revue de Défense Nationale, N° 756, Paris, Janvier 2013, p. 91)
Dans le cas de l’Asie centrale, ce « système » s’appliquerait alors de la manière suivante. Les FATA pakistanaises constitueraient le sanctuaire de la phase 1, bien contrôlée par les organisations islamistes armées locales et servant de lieu de refuge et de formation à des organisations terroristes internationales. Le Tadjikistan, État faible par excellence, dont l’autorité du pouvoir central peine à s’imposer hors de la capitale Douchanbe, est et restera encore pour longtemps le lieu de tous les trafics et des transactions occultes. Il ne sera pas à ce titre déstabilisé, puisqu’il devra servir de poumon économique et financier, tant aux organisations terroristes qu’aux forces étatiques qui les combattent. Le Tadjikistan restera donc l’État pivot de la phase 2. La Vallée du Fergana représenterait enfin la zone poreuse et fragile, où sont dirigés les efforts de déstabilisation des organisations terroristes islamistes. Dans l’hypothèse d’une réussite de leurs objectifs, les organisations terroristes islamistes se serviraient ensuite du « Califat du Ferganistan » comme d’une zone sanctuarisée de phase 1 et, s’appuyant toujours sur le Tadjikistan de la phase 2, déstabiliseraient ensuite d’autres théâtres, ouigour, tatar ou caucasien . Dans ce scénario islamiste idéalisé, la naissance, le rôle et la place du Ferganistan reprendrait pour modèle celui de l’éphémère Azawad du Nord-Mali, ainsi que celui d’autres zones islamistes sanctuarisées passées de la phase 3 à la phase 1.

Pourtant, cette comparaison avec l’Azawad sahélien doit se limiter au strict aspect des théories stratégiques. En effet, la Vallée du Fergana n’est ni l’Azawad, ni l’Afghanistan. Plus de soixante-dix ans de soviétisme ont apporté à la vallée la sécularisation, même partielle de sociétés conservatrices, l’instruction des filles et des garçons et un développement économique, qui rattachent cette région à l’étranger proche de la Russie. Enfin, à la différence d’autres fronts du djihad mondial, l’Asie centrale assiste en général, actuellement, à un affrontement par États interposés des stratégies militaires, politiques et économiques des puissances régionales dans une sorte de partie de poker menteur, alternant de la part des États centrasiatiques compromissions et fourberies.

La partie de poker menteur

La Vallée du Fergana demeure en cela l’épicentre de l’Asie centrale, le thermomètre de tous ses maux. L’instabilité géostratégique de la région trouve donc toute son acuité dans la vallée. Deux sortes d’acteurs tentent de se redistribuer les cartes politiques, économiques et militaires de la région, sans pour autant y parvenir, dans un climat de défiance permanent.

- Les 3 principales puissances régionales : La Russie, la Chine et les États-Unis. Si Russie et Chine s’accordent pour le moment à définir leur rôle respectif au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), militaire pour Moscou, économique pour Pékin, et à faire preuve d’unité de vues dans la lutte contre le terrorisme islamiste, le déséquilibre démographique en défaveur de la Russie pourrait tôt ou tard modifier les cartes dans la région. Outre l’OCS, Moscou tend à protéger son précarré en Asie centrale par l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) dans le domaine militaire et l’Union Euro-Asiatique (UEA) dans le domaine économique. Or, pour Moscou, comme pour Pékin, c’est le repositionnement militaire américain après le départ des dernières troupes occidentales d’Afghanistan qui demeure le plus préoccupant et suscite de part et d’autre une « guerre des bases » et des tensions en Asie centrale : Fermeture du centre de transit de Manas prévue en 2014 en Kirghizie et question du maintien de la base russe de Kant à quelques dizaines de kilomètres de là, interrogations insistantes autour de l’ouverture d’une base américaine à Mourgab au Tadjikistan, russe à Och en Kirghizie, retrait de l’Ouzbékistan de l’OTSC en décembre 2012… soit autant de revirements géostratégiques qui s’ajoutent déjà à une longue série depuis novembre 2001 et auxquels la Vallée du Fergana n’échappe pas (rumeurs persistantes sur l’installation d’une base russe à Och et américaine à Batken dans le Fergana kirghiz depuis 2001 ). D’autres puissances émergentes, comme la Turquie, l’Inde et le Pakistan s’implantent également de plus en plus dans la zone de par leurs activités (économiques, culturelles, religieuses…).

- Les 3 États riverains de la vallée : L’Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Kirghizie. L’Ouzbékistan est le plus stable et puissant de tous . Sa puissance démographique et militaire et sa gestion des zones de plaine, les plus arables, soit la moitié du Fergana, le placent en position de force face à ses deux voisins. Cependant, il reste un colosse aux pieds d’argile. La succession prochaine du vieux dirigeant Karimov risque fortement de déstabiliser la vallée, exclue depuis l’indépendance du champ politique de Tachkent et comprenant un bon tiers des habitants du pays, dont les plus démunis et fanatisés rejoignent chaque jour plus nombreux les rangs du MIT au Pakistan oui lui serve de relais locaux. Du point de vue régional, l’Ouzbékistan s’illustre encore par d’incessants atermoiements politiques le rapprochant tantôt de Moscou, tantôt de Washington. Cette indécision permanente et intéressée de Tachkent provoque en retour des crises régionales à répétition et creuse toujours plus son isolement diplomatique sur la scène internationale. Le Tadjikistan autoritaire et la Kirghizie démocratique sont, à côté de l’Ouzbékistan, des États faibles, traditionnellement placés dans le giron de la Russie. Pourtant, tout en demeurant proches de Moscou, ils ont connu ou connaissent actuellement l’implantation de bases ou de centres de transit ou de formations américains, très lucratifs, censés mieux les prémunir du danger islamiste ou des ambitions d’autres puissances régionals. De par leur enclavement et leur vulnérabilité, le Tadjikistan et la Kirghizie se retrouvent enfin astreints à poursuivre une politique étrangère multivectorielle répondant souvent à des objectifs contradictoires et aggravant leur instabilité politique.

L’Asie centrale assiste donc en ce moment à une véritable partie de poker menteur à deux niveaux, celui des puissances régionales et des États locaux, où chaque partie semble neutralisée par les actions en chausse-trappes des autres. Zone d’enclavements multiples et subis au cœur de la région, la Vallée du Fergana hérite hélas de cette situation sans issue et génératrice d’un blocage total de toute perspective régionale en faveur de son désenclavement et, par-là, de son propre développement économique et humain.

Or, c’est seulement dans les structures collectives régionales, qu’elles soient économiques avec l’UEA ou militaires avec l’OTSC ou l’OCS, que les États centrasiatiques les plus faibles parviendront, grâce à des politiques communes et souples et à des programmes régionaux économiques, sociaux et de défense, à mieux juguler la propension du péril islamiste extérieur et intérieur, actuellement à l’œuvre dans la Vallée du Fergana.

Conclusion

Crédit Photo -- AFP
A la veille de 2014, la Vallée du Fergana connait en effet une « afghanisation » rampante. Toujours plus de mosquées et de medersas au style rutilant moyen-oriental voient le jour et sont aussitôt prises d’assaut par une population masculine jeune et dévote, souvent fanatisée. Les femmes commencent à perdre leurs droits, chèrement gagnés à l’époque soviétique, devant une islamisation par le bas entreprise par le Khizb-out-Takhir et d’autres organisations islamistes non violentes locales, tandis que la connaissance de la langue et de la culture russe, unificatrices, décroît dans la population locale. La récurrence des heurts interethniques et de la subversion islamiste montrent à quel point armes et trafics illicites en provenance d’Afghanistan ne sont jamais loin, bénéficiant désormais de complicités locales. Si rien n’est entrepris par les États riverains, la Vallée du Fergana risque de devenir rapidement une zone de non-droit, un sanctuaire de l’islamisme radical en Asie centrale.

Bien sûr, il n’est de secret pour personne que le premier fléau de la vallée demeure aujourd’hui la crise économique et sociale qui en fait une principale zone d’émigration. Mais, ce fléau est de surcroît aggravé par sa situation d’enclavement et de parcellisation par les États. Jusqu’au natsional’noe razmejevanie (délimitation nationale) des années 1920-1930, la vallée était un couloir de passage traditionnel entre la Chine et le Moyen-Orient et cet héritage avait ensuite été fidèlement transmis par les populations commerçantes à leurs enfants, tandis qu’au même moment le couloir se refermait devant les nouvelles exigences géostratégiques du moment.

Depuis l’indépendance des États centrasiatiques en 1991, les contraintes politiques et administratives se retrouvent amplifiées par l’internationalisation des frontières et les nouveaux litiges territoriaux qu’elle a entrainés. Depuis, chaque État gère sa part de vallée à travers sa seule œillère nationale, sans imaginer qu’une solution régionale aux maux locaux serait le meilleur antidote apporté à la propagation de l’islamisme dans la région. Ainsi, la création d’une zone économique de libre-échange, FANOL, sur le modèle des eurorégions à l’intérieur de l’UEA apporterait sans doute quelques réponses positives à la stabilisation de la vallée et au désamorçage des tensions dans la région.

Les sources et la bibliographie complète à découvrir pour aller plus loin.