Wuhan ou le pari de la Chine verte

Dimitri Touren
22 Janvier 2016


La ville de Wuhan, à la croisée des réseaux de chemin de fer de l’Empire du Milieu – d’aucuns l’appellent la « Chicago chinoise » – est depuis 2014 le théâtre d’un des plus grands projets d’éco-cité au monde. Celui-ci, fruit d’un partenariat franco-chinois, démontre que la Chine reste un eldorado pour les entreprises françaises, malgré le ralentissement de la croissance. Il témoigne surtout d’une prise de conscience par les autorités du parti unique des inquiétudes populaires liées à la pollution des villes. Depuis 2006, elles ont tourné casaque et le pari de la « Chine verte » semble en marche.


Dans la même veine que le 11ème plan chinois (2006-2010), le 12ème « guide » quinquennal traduit la préoccupation des autorités chinoises quant à la consommation en énergies et aux émissions de gaz à effet de serre (GES). Le développement durable s’impose en Chine et modifie l’agenda économique et politique. Les dirigeants eux-mêmes reconnaissent les maux d’une économie basée sur des industries polluantes et étouffantes pour la population. On constate un accroissement des inégalités accentué par la fracture entre les villes et les campagnes. L’industrialisation à marche forcée engendre des niveaux de pollution insupportables : pluies acides, pénuries d’eau, gaspillages industriels, pollutions des rivières appellent à une réaction immédiate de grande ampleur. Les tensions sociales qui émanent de la population semblent démontrer l’essoufflement du modèle de croissance et de développement chinois.

Un développement durable devenu impératif

Les orientations du 12ème plan mettent en lumière la réactivité des leaders du régime. Le pays s’est ainsi lancé dans un vaste programme de développement des énergies renouvelables. Lequel a le triple avantage d’améliorer l’image de la Chine sur la scène internationale en la positionnant comme leader de l’énergie solaire mondiale, de réduire sa dépendance énergétique – enjeu de sécurité majeur  et de montrer à la population que les autorités les écoutent.

Crédit Zong Qin
Le projet d’éco-cité de Wuhan, sur les bords du Yangtze, est un parfait exemple de cette nouvelle politique. Il mêle partenariat économique international et développement de nouvelles technologies. Ce projet novateur contribue à faire de la Chine un pionnier du développement durable mondial alors que le pays est le premier pollueur de la planète et que ses émissions de GES augmentent en moyenne de 120 % par an depuis une douzaine d’années. La ville de Wuhan accueille le deuxième projet d’éco-cité en Chine. Le premier est le produit d’un partenariat sino-singapourien et émergera à Tianjin d’ici 2020. La multiplication de ce type de travaux démontre la prise de conscience de l’État chinois et sa volonté de réorienter la croissance économique vers l’industrie verte. 

« Chine brune ou Chine verte ? »

Benoit Vermander, jésuite et sinologue français, posait ainsi cette question dans son livre éponyme publié il y a six ans Chine verte ou Chine brune, les défis de l’État-parti. Selon lui, ces deux paradigmes opposables en tout point sont le reflet de fantasmes sur les possibles voies qu’empruntera la Chine dans un futur immédiat.

La Chine brune est une fascisation du régime : surenchère du nationalisme anti-occidental, course effrénée aux armements, culte de la croissance et revendications de la souveraineté chinoise dans des régions où elle n’est pas attendue. On pense au Tibet ou à l’Inde.

La Chine verte est celle qui tiendrait compte d’un développement responsable, qui prendrait en compte les risques environnementaux et les inquiétudes de la population. Elle articulerait à bon escient la libéralisation économique, entamée par Deng Xiaoping, et la promotion d’un développement durable. La Chine est cependant confrontée à un problème de santé majeur à cause de la pollution. Cette dernière soulève la question de la sécurité alimentaire, de l'accès à l’eau potable... Cela crée une crise de confiance majeure dans une population dont les aspirations sociales évoluent rapidement.

Les décideurs chinois veulent démontrer qu’ils sont en mesure de créer une industrie de nouvelle génération grâce aux initiatives de l’État, et la population doit se joindre à cette vision au nom de l’autoritarisme éclairé. Cela permettrait à la Chine de ne plus dépendre des ressources énergétiques d’Asie centrale. Elle a dépassé les États-Unis en matière de budget de recherche et développement dans le domaine de l’innovation technologique. Pour l’État-parti, c’est une façon de légitimer une nouvelle forme de politique et de conserver le soutien d’un peuple de plus en plus critique d’un régime coupé de ses préoccupations. Nul doute que le projet de Wuhan ne soit qu’un premier pas et que la conversion de l’industrie chinoise, dans toutes ses composantes, se poursuive au cours des prochaines décennies. Pour les autorités, c’est devenu un impératif.