Belgique : Bruxelles, véritable capitale mondiale ?

24 Août 2013



Les Français ont pour capitale nationale Paris, parfait exemple de centralisation des pouvoirs politiques, économiques et culturels. Paradoxalement, si la ville reste une référence pour les touristes étrangers, une autre ville, proche et pourtant si différente, devrait aussi attirer leur attention : Bruxelles, la capitale de l’Union européenne.


Crédits photo -- Thinkstock
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La revue américaine Foreign Policy, la Mori Memorial Foundation et le GaWc ne semblent pas s’accorder. En effet, ces classements se donnent pour objectif, à la manière des rankings universitaires, de déterminer quelles sont les villes ayant le plus d’influence à l’échelle mondiale. La lourde tâche eut été plus facile si le monde eut été plus unanime. Malheureusement, les Occidentaux semblent conférer plus d’importance à New-York, Londres et Paris, les Asiatiques à Shanghai et Hong-Kong et, enfin, les Russes à Moscou et Saint Petersbourg.

Cette situation est d’autant plus problématique qu’elle ne fait que révéler l’incohérence et l’arbitrarité des classements, qui ont tous pour but de s’afficher sous leur plus beau masque d’impartialité internationale. Il est vrai qu’il eut été mal vu de confirmer, une nouvelle fois, l’héliocentrisme de certains pays. Curieusement, New-York, qui arrive en tête dans presque tous les cas, n’est nullement la capitale politique des Etats-Unis… Idem pour Hong-Kong qui bénéficie, certes, d’une très bonne image mais qui reste avant tout un centre économique : la majorité des décisions pour son avenir, d’autant plus quand on sait qu’elle perdra la majorité de son autonomie d’ici 2047, sont prises à Pékin depuis des années.

Loin de remettre en cause ces classements, qui ont leurs propres méthodologies, c’est davantage la position de Bruxelles qui attire l’attention. Par exemple, la modeste capitale de l’Union européenne, ensemble démographique de quelques 507 millions d’habitants et première puissance économique mondiale, n’apparaît qu’à la 9ème place du classement Foreign Policy 2012. C’est déjà beaucoup quand on sait qu’elle n’est même pas présente parmi les 20 premières de la Mori Memorial Foundation …

Il est vrai que la capitale de la Belgique peut sembler moins palpitante pour un touriste, ces derniers plaçant d'ailleurs Paris en première position depuis des années. Mais, pour un œil plus attentif, cette ville ne semble pas si anodine, la Belgique étant un pays à la fois si proche et si différent pour les Français qui aiment à y passer un moment plus qu’à y rester toute l’année. Peu de personnes ont déjà conscience, et c’est bien normal, de la position qu’occupe la capitale de l’Union européenne, tant à l’échelle locale qu’internationale.

Mais, revenons un moment sur nos voisins belges : la Belgique est un « petit » pays, c’est bien là son moindre défaut. En effet, le Royaume, aussi étrange soit-il à la base, est divisé en trois communautés : la communauté allemande, dont on parle rarement, la communauté flamande, de tradition néerlandophone et la Wallonie francophone. L’histoire eut été plus simple si celles-ci avaient été en bons termes. Malheureusement pour les Belges et, non sans déplaire aux géopolitologues, l’entente cordiale ne semble pas de mise. Cette problématique amène les Wallons et les Flamands à régulièrement s’opposer sur des éléments dont nous n’avons même pas conscience. Par exemple, les panneaux d’affichage sont en néerlandais du côté néerlandais, mais pas du côté francophone. Cette situation est réciproque et explique les déboires des touristes. De manière plus contraignante, la police, les hôpitaux et nombre d’autres services à la personne, pratiquent cette même « séparation ».

Parlement européen | DR
Parlement européen | DR
Là où l’histoire devient intéressante, c’est que Bruxelles, située dans la région de Bruxelles-capitale, est francophone en territoire néerlandophone. Cette position amène à des problématiques conséquentes. Par exemple, les Wallons (qui parlent la langue de Molière), conscients du fait que Bruxelles est francophone, ont décidé de placer leur capitale à Namur. Une sorte d’erreur stratégique dans la mesure où les Flamands placèrent la leur à Bruxelles, non sans témoigner de leur souhait d’un jour voir la capitale du pays devenir néerlandophone. En ce sens, la ville est capitale de la communauté flamande. S’ajoute à cette première fonction, le fait qu’elle soit la capitale du Royaume de Belgique.

Ce rôle historique lui confère donc les fonctions propres à toute capitale politique et les institutions qui vont avec. Communautaire et régionale, la situation eut été assez « normale » jusqu'à l’arrivée de la Commission européenne. En effet, Bruxelles peut se targuer d’être, en plus de ses autres fonctions, la capitale de l’Union européenne. Ce rôle n’est pas sans rappeler la fameuse question des classements. En effet, difficile d’imaginer le fait que la capitale de l’Union européenne, qui dispose donc des institutions supranationales et influence les 28 Etats membres, puisse ne pas apparaître comme « importante ». Au risque de paraître redondant, la modeste ville, depuis 1966, est celle qui abrite le siège de l’OTAN. En ce sens, Bruxelles combine les fonctions de capitale communautaire, nationale, européenne et internationale. C’est dire si la capitale européenne est bien plus fascinante pour le géopolitologue ou le simple touriste, que ne saurait l’être Paris ou Shanghai.

Une capitale européenne aux airs de province française

« Les traditions ont la vie dure ». On a effectivement du mal, d’autant plus si l’on habite à Paris, Londres ou New-York, à s’imaginer que la « modeste » capitale belge, c’est la représentation qu’on en fait, puisse abriter quelques 120 institutions internationales, 159 ambassades, 2500 diplomates, 14 000 organisations non gouvernementales. Sur un plan statistique, Bruxelles est le deuxième centre de relations diplomatiques, juste après New York City. Les experts peuvent cependant objecter une variété de bières bien plus conséquente qu’on ne saurait en trouver sur l’île de Manhattan.

La ville n’est pas imposante par sa taille, ni par l’image qu’en donne les personnes qui y passent ou y résident. A demander aux touristes, la ville a des airs de province française, un charme palpable et une tendance à ne pas se prendre au sérieux (c’est du moins ce que disent les passants qui se retrouvent, en soirée, à proximité du Manneken-Pis).Cette ambiance bon enfant a tendance à rapidement s’effacer selon les lieux que vous fréquenterez en soirée. En effet, il n’est pas rare de croiser, à l’occasion d’un repas ou dans un bar, des diplomates et, surtout, nombre de lobbyistes au budget conséquent. Ces derniers sont là pour rappeler à chacun que les grandes décisions se prennent ici. Difficile d’imaginer que, chaque jour, les diplomates débâtent de l’avenir des 28 Etats et des grands axes des relations économiques avec les Etats-Unis ou la Chine. 

Si la population regarde encore les capitales nationales, les gouvernements ont eux, au minimum, un œil sur Bruxelles. Les citoyens européens ont en effet trop souvent tendance à oublier que les débats sur la création d’une armée européenne, l’élection d’un Président européen (au suffrage universel direct), les réformes sur ce qui les concernera dans l’avenir, émergent de cette paisible ville. Paradoxalement, la politique belge, qui tend vers la neutralité, a longtemps été considérée comme celle d’un pays de « seconde zone » par la France et l’Allemagne. Cette même politique est, aujourd’hui, à l’origine de la position internationale de Bruxelles.

L’art de la diplomatie belge

Prenons la fameuse expression française « Ça passe ou ça casse ! ». Celle-ci témoigne d’une tendance assez singulière à aimer la confrontation pour affirmer sa position. Par confrontation, on entendra le fait que les Français, sans en extrapoler une règle immuable, aiment à aller de l’avant avec certitude et affirmer leur position avec fermeté. Un bon exemple reste celui de l’écrivain Victor Hugo, qui n’hésita pas à s’exiler pour montrer son opposition farouche à Napoléon III. La décision du Général de Gaulle, qui a su donner à la France et aux français une position surprenante, en refusant de s’aligner sur la politique américaine après la Seconde Guerre mondiale, témoigne d’une attitude similaire. Plus récemment, M. Chirac avait étonné les Etats-Unis en annonçant qu’il souhaitait réfléchir avant d’attaquer l’Irak. Sacrilège pour ces derniers qui, « vainqueurs » de la Guerre-froide, avaient droit au total soutien de nombre d’autres Etats.

S'il existe une diplomatie « à la française », il semble logique qu’il puisse exister une diplomatie « à la belge ». Et justement, cette diplomatie ne semble pas fonctionner sur les mêmes principes qu’en France. Les Belges misent en priorité sur l’utilisation des défauts ou faiblesses des autres systèmes, tout en tentant de minimiser les leurs. Cette attitude, de laquelle résulte une forme de neutralité, ne leur a pas toujours été favorable mais s’est avérée utile à certains moments de leur histoire. Reprenons cet exemple de Victor Hugo, au moment de son exil, le Royaume de Belgique s'était imposé comme premier choix, en 1852, bien avant Jersey. Plus récemment, M. Depardieu avait également fait le choix d’une installation, bien que brève et non sans motivation pécuniaire, sur le sol belge.

Siège de l'OTAN | DR
Siège de l'OTAN | DR

Au moment de la construction européenne, il n’était pas envisageable, pour des raisons historiques, d’installer la capitale en Allemagne, pas plus qu’en France. La Belgique joua sa carte de petit pays, de tradition neutre, entre les deux grands européens, ce qui mena à l'actuelle situation contemporaine.

Ce même « art de la diplomatie belge » se retrouva au moment où l’OTAN, en 1966, dût décider d’une ville où implanter son siège en Europe. Paris était, sans nul doute, un excellent choix. Mais la politique du Général de Gaulle, plus indépendantiste, qui voulait une France détachée de l’Alliance, créait un climat d’incertitude en pleine période de Guerre Froide. Bruxelles la francophone (le français étant l’une des deux langues officielles de l’OTAN), au cœur de l’Europe non communiste, entre France et Allemagne, s’est imposée auprès des alliés.

De nos jours, la capitale, avec les défauts qu’on lui connaît, est le centre de la politique et de la diplomatie européenne. On y décide de l’avenir d’un ensemble d’Etats, de leurs relations économiques et politiques avec le reste du monde. Bruxelles est le deuxième lieu pour la diplomatie et le lobbying au niveau mondial, bien devant les capitales qu’on cite d’ordinaire avant elle, de quoi s’interroger.

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Michael LAMBERT
Jeune chercheur européen passant la majorité de son temps libre entre les bibliothèques et les... En savoir plus sur cet auteur



1.Posté par Guillaume DE STEXHE le 21/10/2013 19:10
Je crois qu'une des sources de rigolade les plus intarissables pour les belges, c'est la façon dont les français les comprennent... Ceci dit, ce papier fait exception à la tendance générale à la condescendance des hexagonaux envers leurs étranges petits voisins du nord. Malheureusement, il s'est empêtré - et on le comprend - dans l'inimaginable meccano institutionnel belge.

En effet, du point de vue institutionnel, la Belgique, Etat fédéral, compte bien trois "communautés" (linguistiques et culurelles), mais, sur un autre plan, qui se superpose au premier, trois "régions" (territoriales): la Flandre (qui se superpose à la communauté flamande), la Wallonie (qui comprend la région de langue allemande!), et enfin Bruxelles. Bruxelles, ancienne ville néerlandophone, compte aujourd'hui au moins 85% de francophones, et 15% de néerlandophones. Elle est politiquement une "région" en principe de même statut que la Wallonie et la Flandre, mais sur son territoire habitent des "ressortissants"des deux communautés, qui y exercent donc toutes les deux leurs prérogatives dans les matières "culturelles" (enseignement, etc...): C'est cette présence des deux communautés culturelles à Bruxelles qui fait de celle-ci, probablement, le lien le plus tenace entre les deux parties du pays.
En conclusion: Bruxelles est capitale internationale (l'Otan), européenne, fédérale (la Belgique), régionale-communautaire (la Flandre), et une "région" institutionnelle en elle-même.
Ceci dit, un article sur Bruxelles aurait quand même dû noter un paradoxe: ce petit territoire est à la fois surpeuplé de décideurs internationaux ET habité par une des plus importantes populations d'immigrés pauvres (maghrébins, turcs, africains) de toutes les villes européennes. Une personne sur trois y vit sous le seuil de pauvreté. A la différence de la France, ces populations défavorisées habitent les quartiers du centre-ville, alors que les classes moyennes et supérieures se réservent la banlieue, comme aux USA.
Voilà de quoi complèter le tableau, et aiguiser le paradoxe. Cette petite ville (un million d'habitants en gros) est à la fois un formidable centre de pouvoir,le noeud de inextricable "problème belge", et un brûlot social et identitaire.