Des cures de deshomosexualisation au XXIème siècle

21 Juin 2014



En 1959, à l’âge de 17 ans, Lou Reed a subi une thérapie électro-convulsive couplée à l’administration de drogues (dont le but est de provoquer des vomissements, associés à la vision d’actes homosexuels) pour « soigner » sa bisexualité trois fois par semaine pendant deux mois. Des milliers d’autres subiront des tortures similaires. En 1973, la Société Américaine de Psychiatrie déclarait, grâce notamment à Robert Spitzer, que l’homosexualité n’était pas un trouble mental. En 1990, l’Organisation Mondiale de la Santé en venait à la même conclusion. Pourtant, en 2014, le débat est loin d’être terminé, et des thérapies destinées à « convertir » les homosexuels en hétérosexuels continuent d’exister.


Affiche publicitaire pour Exodus International, organisation qui promouvait les « thérapies de conversion ». Crédit James A. Finley/AP Photo
Affiche publicitaire pour Exodus International, organisation qui promouvait les « thérapies de conversion ». Crédit James A. Finley/AP Photo
Une « thérapie de conversion », aussi appelée « thérapie de réorientation sexuelle » ou « thérapie réparatrice », peut prendre plusieurs formes. Cette pratique remonte au XIXème siècle et a pris plusieurs formes. Les méthodes les plus violentes incluent les électrochocs, l’administration de drogues, les attouchements, le viol, la prostitution. Des greffes de testicules d’hommes hétérosexuels à des hommes homosexuels ont également été tentées, de même que des mutilations. L’exorcisme, la douche froide, l’hypnose sont des techniques également employées. Il en existe d’autres, majoritairement utilisées dans les thérapies actuelles, plus psychologiques, qui cherchent à dégoûter le patient de son attirance pour les personnes du même sexe en accentuant les stéréotypes, en le dégradant, ou encore en insistant sur le fait que l’homosexualité est « un péché ». On voit donc en quoi ces thérapies posent problème, de par leur nature même.

Qui plus est, s’il est vrai que les méthodes les plus employées à l’heure actuelle sont les dernières citées, divers témoignages dans les dernières années prouvent que les autres n’ont pas disparu. Le jeune Nathan Manske a par exemple témoigné avoir subi des électrochocs durant le « Mois de l’Enfer ». Plus récemment encore, l’histoire de Zulema Constante, puis celle de Denisse Freire, toutes deux envoyées par leur famille dans une clinique censée les soigner de leur « maladie » : être lesbienne. Les conditions y étaient effroyables : douches froides pour la première, jetée nue sur le sol et les mains sur la tête, couplées à une nourriture avariée et des sermons à répétition : une véritable torture ; pour la deuxième, électrochocs, coups, à peine de quoi manger et la possibilité de se laver tous les trois jours seulement. D’autres lesbiennes ont subi une thérapie par le viol. La situation en Equateur est effectivement dramatique, et si les autorités tentent de fermer les centres, tout cela semble compliqué à mettre en place. Une fonctionnaire du Ministère de la Santé s’est en effet avéré être la propriétaire de la clinique où Zulema Constante a été internée de force, et des mafias religieuses contrôlent le phénomène, avec la complicité des familles.

Si ces pratiques sont courantes en Equateur, c’est aux Etats-Unis que se sont développées la plupart des « thérapies de conversion » plus psychologiques. Les plus importantes sont religieuses : il s’agit, par la prière, de combattre l’attirance sexuelle ressentie envers les personnes de même sexe. Avant de cesser son activité en juin 2013, Exodus International, une organisation interconfessionnelle chrétienne, prônait le célibat pour les gays. Cette forme de thérapie s’est expatriée en Italie, en Allemagne, au Royaume-Uni, en Espagne mais aussi en France. En Chine, les méthodes restent très violentes, comme en témoigne Lin Yan, qui a subi drogues, électrochocs et torture psychologique.

Qu’est-ce qui explique la persistance de ses thérapies alors même que l’homosexualité n’est plus considérée officiellement comme une maladie mentale ?

S’il est vrai que c’est la position officielle, certains réfutent ce fait, ou tout au moins soulignent que ce n’est pas en accord avec la religion en laquelle ils croient. De nombreuses études ont été menées pour tâcher de prouver qu’un ou une homosexuel(le) peut devenir hétérosexuel(le), partant du principe que l’homosexualité n’est pas naturelle mais choisie, et que par conséquent on peut changer d’orientation sexuelle. Robert Spitzer en a notamment réalisée une en 2001 ; une étude considérée neutre puisque cet homme est à l’origine de la déclassification de l’homosexualité comme trouble mental aux Etats-Unis. Son étude concluait que le changement était possible, puisque « la majorité des participants ont témoigné être passés d’une orientation à prédominance voire exclusivement homosexuelle avant la thérapie à une orientation à prédominance voire exclusivement hétérosexuelle durant l’année qui vient de s’écouler » (2001). 

Cependant, ces conclusions ne s’appuient que sur les ressentis des sujets, et sur leurs seuls témoignages. Par conséquent, non seulement il est possible que les souvenirs de ces personnes ne soient pas exacts, mais en plus  bien souvent les patients n’osent pas admettre l’échec de la thérapie, soit pour ne pas décevoir leurs parents, voire risquer de se retrouver à la rue, soit pour se protéger psychologiquement. Notons que ces thérapies, en outre, coûtent cher : Ivan Massow, qui a voulu essayer la thérapie d’Exodus International par curiosité, parle de 1000$ pour une semaine. 
Pancarte contre les « thérapies de conversion » lors d’une manifestation à Wheaton, Illinois. (« L’idée d’ex-homosexuel est une imposture. »). Crédit DR
Pancarte contre les « thérapies de conversion » lors d’une manifestation à Wheaton, Illinois. (« L’idée d’ex-homosexuel est une imposture. »). Crédit DR

Faut-il donc interdire ces thérapies ?

On l’a vu, ces thérapies sont issues de l’idée que l’homosexualité n’est pas naturelle, un jugement que de plus en plus de personnes réfutent. Aux Etats-Unis  par exemple, la perception de l’homosexualité a évolué de manière notable : en 1985, 20% des gens pensaient que l’homosexualité était quelque chose « avec laquelle les gens naissent », ils étaient 41% en 2012. Pourtant, les « thérapies de conversion » laissent croire aux parents que leurs enfants peuvent changer, et aux gays, lesbiennes, bi ou transgenres qu’ils peuvent vivre une vie « normale », et cela incite toujours des gens à tenter ces thérapies. Mais les bienfaits sont peu nombreux. Les chances de succès, d’une part, sont extrêmement faibles. Alan Chambers, président d’Exodus International a admis en 2012 que « 99.9% des gens que j’ai rencontré n’ont pas changé d’orientation [sexuelle] » ; leur discours avait déjà évolué, d’un possible changement vers l’hétérosexualité au simple éloge du célibat pour les homosexuels. D’autre part, les conséquences psychologiques sont terribles, car le « traitement » implique souvent de détruire l’identité de la personne, la rendant fragile, et nombreux sont les patients ayant témoigné avoir eu des pulsions suicidaires, et plus couramment des tendances dépressives.

Afin de lutter contre ces thérapies, des lois ont été votées. La première, votée en Californie en 2012, a bientôt été suivie par une loi similaire dans le New Jersey, tandis que l’Illinois et la Pennsylvanie en débattent. Ces lois rencontrent cependant une opposition puissante, qui défend le principe d’autonomie. En effet, interdire les thérapies de conversion revient à priver des patients d’un traitement dont certains estiment avoir besoin. Car si tous n’ont malheureusement pas choisi d’être envoyés en thérapie, d’autres ont pris cette décision d’eux-mêmes. L’une des principales raisons qui poussent les gays, lesbiennes, bi, transgenres à tenter de se convertir est la religion : leur orientation sexuelle, leur identité est considérée comme un péché et ils se retrouvent donc en désaccord avec leurs croyances. Il s’agit parfois aussi d’échapper à un quotidien chargé de discrimination. Un compromis serait donc de proposer des thérapies psychologiques en s’assurant que la personne est consciente des dangers et qu’elle prend cette décision de son plein gré. Le problème reste néanmoins entier en Equateur, où tous les droits des personnes concernées ont été violés.

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Solweig Ogereau
Après deux ans à la Sorbonne et un an à Exeter, je viens de terminer ma bi-licence... En savoir plus sur cet auteur