Dry January, du conseil de santé au phénomène Internet

22 Janvier 2015



La Saint-Sylvestre est souvent une occasion pour boire. Beaucoup. Depuis quelques années, un concept s’est développé au Royaume-Uni : le « Dry January ». L’idée est de ne pas boire une goutte d’alcool de tout le mois de janvier, pour compenser la quantité mémorable (ou non d’ailleurs) ingurgitée le 31 décembre précédent, et durant les vacances de Noël dans leur ensemble. L’idée a ensuite été reprise par des associations caritatives pour rejoindre la liste de ces phénomènes Internet qui envahissent la toile depuis quelque temps.


Crédit DR
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Le « Dry January » fut initialement lancé par une association de lutte contre l’alcoolisme, Alcohol Concern (ou du moins, c’est ce qu’elle revendique), et est soutenu par les services de santé publique anglais. La culture du « binge drinking » britannique n’est plus un secret pour personne : cette pratique qui consiste à boire beaucoup d’alcool en un cours laps de temps pour être ivre plus rapidement est de plus en plus répandue, mais particulièrement visible en Angleterre. Ici, les jeunes enchaînent les shots aux comptoirs des bars comme des clubs, et ceci est d’autant plus vrai dans les villes étudiantes. La « Freshers’ Week », notamment, ou semaine d’intégration, se transforme rapidement en nuits d’alcoolisation effrénées. Ce phénomène de société récrié par nombre d’organisations est souvent considéré comme traduisant le mal-être profond d’une génération perdue au milieu d’un monde qui lui échappe, où l’avenir ne lui appartient déjà plus pour cause de crise économique qui rend impossible l’obtention d’un travail, et où les valeurs telles que famille ou mariage ont perdu tout sens.
 

Ce qui est sûr, c’est que la dernière étude réalisée par l’Organisation Mondiale de la Santé, publiée dans le Telegraph, n’apporte pas de bonnes nouvelles. A été donnée comme définition pour le « binge drinking » la consommation de plus de six unités d’alcool d’affilée. Et les résultats sont frappants : 28% des Britanniques interrogés ont déclaré avoir eu un épisode de ce type au cours du mois précédent, soit presque deux fois plus que la moyenne mondiale (16%), classant le pays 13ème sur 196 – devançant des pays tels que l’Estonie (23.3%), l’Ukraine (22.6%), la Hongrie (26.3%)  mais aussi la Russie (19.1%). Les pays les plus touchés s’avèrent être l’Autriche (40.5%), la République Tchèque (38.9%) et la Lituanie (36.6%), on peut cependant noter que 29.4% des français interrogés étaient également concernés. En terme de consommation d’alcool globale, la Grande-Bretagne se retrouve aussi parmi les 25 pays les plus affectés, avec une consommation moyenne de 11.6 l par an par sujet de plus de 15 ans, soit presque deux fois les 6.2 l consommés en moyenne par les pays interrogés. Les pays en première place sont, sans grande surprise, la Biélorussie (17.5 l), la Moldavie (16.8 l), la Lituanie encore une fois (15.4 l) et la Russie (15.1 l). La France se fait là encore remarquer, avec 12.2 l consommés, cependant ce n’est guère étonnant lorsqu’on prend en considération la tradition hexagonale du vin pour accompagner le repas.
 

S’il est vrai que l’on associe souvent le « binge drinking » à la « lad culture » au Royaume-Uni, ceci est restrictif lorsqu’on regarde de plus près les chiffres. La « lad culture » ? Il s’agit d’une représentation stéréotypée des jeunes hommes, qui les dépeint comme soit disant « virils », c’est-à-dire grands adeptes de sport (de football notamment, même si dans les universités britanniques les équipes de rugby sont plus populaires et tout aussi concernées), d’alcool (surtout en grosses quantités), de jolies filles et de sexe, et de blagues sexistes. En vérité, selon cette même étude, 35.5% des hommes, et 20.9% des femmes, ont pratiqué le « binge drinking » au moins une fois lors du mois précédent. Au total, 44% des filles de 15 ans et 39% des garçons du même âge auraient admis avoir été ivres au moins deux fois.

Selon un sondage effectué par l’European School Survey Project on Alcohol and Other Drugs (ESPAD) dans 35 pays et révélé par la BBC, 26% des garçons de 15-16 ans et 29% des filles se seraient livrés au « binge drinking », ici défini comme la consommation de cinq boissons alcoolisées d’affilée, au moins trois fois au cours du mois précédent. La situation est finalement inverse à celle imaginée : il semblerait que les filles soient plus enclines à la consommation excessive d’alcool que les garçons, tandis que l’étude de 1999 indiquait que 33% des garçons et 27% des filles de cette tranche d’âge étaient concernés.

Au regard de ces chiffres, et dans la mesure où l’impact de l’alcool sur la santé est de notoriété publique ou presque de nos jours, il n’est donc pas étonnant que certains s’alarment et suggèrent des idées telles que celles du « Dry January ». Les bienfaits pour la santé font des sceptiques : selon une recherche menée par le personnel du journal New Scientist  sur le court terme, cela permet de réduire le gras accumulé dans le foie, mais aussi le taux de glucose présent dans le sang, ainsi que du poids. Le sommeil et la concentration s’en trouveraient également améliorés. Néanmoins, aucune étude ne permet de démontrer les bienfaits à long terme, d’autant que le risque est de reprendre sa consommation au niveau habituel le mois suivant, voire à un niveau plus élevé pour « compenser » l’abstinence. Qui plus est, arrêter de boire peut vous amener à réduire vos sorties, soit pour éviter les questions (les femmes étant rapidement suspectées d’être enceinte), soit pour résister à la tentation, ce qui poussent certains à critiquer l’idée même du « Dry January ». 

Un nouveau phénomène internet

Le « Dry January » a toutefois pris une nouvelle tournure : vous pouvez désormais être sponsorisé, grâce à des sites de collecte de fonds, pour ne pas boire pendant un mois, et reverser ces fonds à Cancer Research UK, à la fois centre de recherche et association caritative de lutte contre le cancer. S’il semble difficile de voir en quoi ce principe serait mauvais (après tout, il s’agit à la fois d’un véritable effort, de prendre soin de vous et de donner pour une bonne cause), cette nouvelle idée n’est pas sans rappeler d’autres projets plus controversés qui ont surgi sur la toile au cours des dernières années et ont fait le « buzz » : le « Ice Bucket Challenge », d’une part, et les « Smartnominations », d’autre part.

Le « Ice Bucket Challenge » est une sorte d’épreuve qui consiste à se verser un seau de glaçons sur la tête après avoir été nominé par quelqu’un ayant déjà réalisé le défi. Le but est, d’une part, d’attirer l’attention sur la sclérose latérale amyotrophique (SLA, aussi connue sous le nom de maladie de Charcot), puisqu’une vidéo doit être publiée comme preuve, et d'autre part de récolter des fonds pour la recherche et le soutien aux malades. La SLA est une maladie orpheline, il s’agit en fait d’une « dégénérescence des motoneurones, les cellules nerveuses qui commandent les muscles volontaires  ».

Stephen Hawking, le célèbre physicien et cosmologiste britannique, en est notamment atteint. Le challenge, relayé par de nombreuses personnalités aussi bien politiques qu’artistiques (entre autres George W. Bush et Benedict Cumberbatch), est rapidement devenu viral, et les vidéos sur les réseaux sociaux se sont multipliées. La campagne a été efficace et 41.8 millions de dollars ont été récoltés entre le 29 juillet et le 21 août. Pourtant, le résultat est discutable. Il est indéniable, bien sûr, qu’une telle mobilisation pour une bonne action provoque l’optimisme. Mais il paraît quelque peu naïf d’en rester là. Tout d’abord, comme certaines critiques l’ont dénoncé, il est problématique de voir que les gens sont prêts à donner lorsque des campagnes de ce genre sont menées, et dans lesquelles ils sont directement appelés à donner puisqu’ils sont nominés, alors que d’autres associations, notamment contre le paludisme, pourraient aider davantage de personnes.

Il est certes évident que faire un don pour la SLA reste une bonne action qui est utile, mais il est dommage que cet engouement ne soit atteint qu’en organisant ce genre de défi. D’autre part, n’oublions pas que les réseaux sociaux sont un moyen de réfléchir l’image que l’on veut donner de soi. En participant à une épreuve de ce type, on se présente sous un jour favorable, et même si cela aide à la prise de conscience de soi-même et des personnes qui suivent notre quotidien sur Facebook ou Twitter, le fait est que l’on ne participe pas pour autant financièrement : il s’agit peut-être finalement plus, ici, de notre bonne conscience, voire de notre réputation, que de la maladie en elle-même.

Un autre exemple qui a entraîné un débat similaire est celui des « Smartnominations ». L’idée était initialement de détourner les « Neknominations », autrement dit se filmer en train de boire un verre d’alcool cul sec avant de nominer plusieurs personnes qui doivent le faire à leur tour. Les « Smartnominations », quant à elles, ont pour but de faire une bonne action, là encore, preuve à l’appui. Plusieurs critiques ont été faites à ce sujet : premièrement, dans la mesure où il s’agit le plus souvent d’offrir de la nourriture à un ou des sans-abris, la question du droit à l’image se pose, puisque les nominés filment aussi, parfois, le destinataire de leur geste. Deuxièmement, cela semble suggérer que l’action est exceptionnelle (ce qui est peut-être bel et bien devenu le cas), quand elle devrait être courante. Enfin, même débat que pour l’ « Ice Bucket Challenge » : la motivation est-elle réellement celle d’aider son prochain ? Ou s’agit-il de parfaire son image ?

Ces challenges, qui constituent le plus souvent un moyen efficace pour les associations caritatives de récolter de l’argent, soulèvent donc un certain nombre d’interrogations. Il est vrai que s’ils venaient à se multiplier, leur impact finirait sans doute par diminuer, puisqu’ils perdraient en visibilité et que la répétition provoquerait malheureusement l’ennui de l’audience. Cependant, le phénomène ne s’est pas encore essoufflé, comme le prouve le « Dry January », qui semble moins discutable : le cancer est effectivement une maladie que beaucoup connaissent et qui touche énormément de personnes, le geste paraît donc plus spontané. Qui plus est, si cela peut permettre au concerné d’améliorer son style de vie ne serait-ce qu’un mois, en plus de reverser une certaine somme, les bénéfices sont d’autant plus grands !

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Solweig Ogereau
Après deux ans à la Sorbonne et un an à Exeter, je viens de terminer ma bi-licence... En savoir plus sur cet auteur