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Les médias en Argentine : information ou propagande?

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21 Décembre 2012



La Cour suprême a rejeté le lundi 10 décembre un recours exceptionnel du gouvernement visant l'application d'une loi audiovisuelle. Sa décision fait ressurgir un conflit mené depuis 2008 entre le gouvernement kirchneriste d'une part et le groupe Clarin, principal source médiatique et fervemment opposé au gouvernement, d'autre part. Entre ces deux titans, le droit à l'information en Argentine apparait menacé et les médias transformés en instruments de propagande.


Les médias en Argentine : information ou propagande?

L'un dispose du monopole des médias, l'autre lui répond par des mesures législatives. Entre le gouvernement et la presse, la situation est complexe et présente un véritable conflit d'intérêts. Comme elle l'avait annoncé dans son programme électoral, la Présidente Cristina Kirchner a promulgué en octobre 2009 une « loi de services de communication audiovisuelle ».  La mesure est venue remplacer une ancienne loi de radiodiffusion, adoptée en 1980 sous la dictature militaire et maintenue en vigueur jusqu'alors. Présenté et adopté par les deux chambres législatives, le projet de loi vise selon le gouvernement une « déconcentration, décentralisation et modernisation des moyens de communication ». Mais pour le groupe Clarin, principal actionnaire de l'espace audiovisuel, il a pour unique objectif de « balayer les concurrents et récupérer davantage de parts du marché ».


La loi antitrust à l'origine d'une bataille juridique

Parmi ses principales mesures, la loi préconise une répartition de l'espace audiovisuel, ouvrant un accès aux côtés de l'Etat et des groupes privés traditionnels, aux organisations à but non lucratif, telles que les syndicats, universités, associations et ONG. Elle crée une nouvelle entité de contrôle, l'Autorité Fédérale des Services de Communication Audiovisuelle (AFSCA) qui remplace le COMFER et oblige les médias à présenter un contenu davantage national et régional avec 60% de l'espace réservé aux productions argentines à la télévision et 70% à la radio. Abaissant de 24 à 10 le nombre de licences maximum de télévision par câble, de chaines et de radio détenues par un même groupe, elle marque une volonté antimonopole du gouvernement. Le projet de loi a aussitôt soulevé un vent de contestations au sein des principaux groupes actionnaires.


Pour le groupe Clarin, qui contrôle actuellement 47% des réseaux de télévision par câble et possède la chaîne de télévision Canal 13, leader en termes d’audience, la loi va a l'encontre du principe de propriété privée défendu par la Constitution. Peu de temps après la promulgation de la loi, la société a exercé un recours en justice invoquant l'inconstitutionnalité de la loi. Suite à une série d'appels, la Cour suprême avait finalement rendu une décision en mai 2012, autorisant Clarin à bénéficier d'un « régime transitoire » jusqu'au 7 décembre. Après un récent arrêt rendu par la Cour d'appel en faveur de Clarin, le gouvernement a joué une ultime carte : le « recours per saltu », mécanisme juridique légiféré en novembre par l'assemblée des députés et lui permettant de s'adresser directement à la Cour suprême, sans passer par les tribunaux inférieurs que le gouvernement considère plus favorables aux intérêts économiques qu'au respect de la loi.


Les sept juges de la plus haute juridiction d'Argentine ont rendu leur verdict, déclarant « le recours exceptionnel direct présenté irrecevable ». L'affaire est donc reportée devant le premier juge chargé du dossier, « jusqu'à ce qu'une decision sur la constitutionnalité de la loi soit prise ».


Pour l'ONU, la loi des médias argentine serait l'une des mesures les plus avancées du continent sud américain. Selon le rapporteur pour la liberté d'opinion et d'expression Frank Larue, elle représenterait « un grand pas en faveur de la liberté d'expression, le principe de diversité des médias et le pluralisme des positions ». En visite en Argentine, le rapporteur des Nations Unies a rencontré le président de l’AFSCA et soutient la mise en application de la totalité de la loi, comme le rapporte le journal La Capital.


La loi audiovisuelle porterait un dur coup au groupe Clarin. Fondé en 1945, le multimédia s'est consolidé pendant la dictature militaire jusqu'à obtenir le monopole sous la présidence de Menem (1989-1999). Accumulant chaînes de télévision, radios, entreprises de presse et câbles numériques, il a réalisé en 2011 un chiffre d'affaires de 1,6 milliard d'euros soit 27,8% de plus que l'année précédente. Il voue aujourd'hui une critique féroce au gouvernement de Cristina Kirchner alors qu'il apparaissait favorable à son défunt mari Nestor Kirchner, au pouvoir jusqu'en 2007.


Plusieurs causes pourraient expliquer la dégradation de la situation. Le conflit entre la Présidente et Clarin remonte à une grève générale des agriculteurs, lancée en 2008 et lors de laquelle le journal s'était rangé du côté des grévistes. Selon de nombreux politologues, le conflit s'est ensuite envenimé avec la promulgation de la loi audiovisuelle et le programme « Football pour tous », par lequel le gouvernement contraint depuis 2009 les chaînes de télévision à diffuser les émissions de sport gratuitement.


Aujourd'hui la position antikirchneriste de Clarin entraine des conséquences car un grand nombre de journaux nationaux et internationaux diffusent l'information en se fondant directement sur les articles de Clarin. Selon une étude réalisée en 2011 par Reporters sans frontière, l'Argentine se place en 48ème position dans le classement concernant la liberté de la presse, soit dix points de moins que la France, et juste derrière les Etats-Unis. Le classement, qui prend pour critères les conditions d'exercice des journalistes et le rôle de l'État pour assurer le respect et la protection de leur travail, ne mentionne pas la capacité des médias à diffuser une information neutre et objective.


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Marion Roussey
Lorsque l'addiction du voyage rencontre la passion de l'écriture, elles forment un cocktail... En savoir plus sur cet auteur