Parcours d'un demandeur d'asile afghan

La Rédaction
14 Avril 2016



Le Journal International s'est procuré la lettre de demande d'asile d'un journaliste afghan adressée à la préfecture du Rhône. Ce document est publié tel quel. Certains noms de personnes, dates et références à du contenu médiatique qui auraient permis d'identifier l'auteur ont été retirés pour sa protection.



Crédit Alexis Demoment
Crédit Alexis Demoment
Lyon, le 8 septembre 2015

Objet : Récit de demande d’asile
Envoyé en LRAR

Monsieur le Directeur de l’OFPRA,

Je m’appelle XXX. Je suis né le XX/XX/XXXX, dans une famille de classe moyenne à Kaboul, en Afghanistan. Je suis de nationalité afghane. J’ai eu une vie confortable, mes parents s’appellent XXX et XXX. Mon père était enseignant. J’ai deux sœurs et un frère : XXX, Dr. XXX (épouse XXX) et XXX. Mon père est décédé. Ma mère, mes sœurs et mon frère habitent tous à Kaboul. Je suis célibataire.

J’ai été obligé de quitter mon pays parce que j’ai été menacé en raison de mon travail. Je suis journaliste de télévision. J’ai publié de nombreux articles et participé à des reportages télévisés concernant la corruption et les droits des femmes. Certains de ces reportages m’ont créé des problèmes. Jusqu’à récemment, j’ai toujours pu retourner dans mon pays, une fois les dangers calmés. Malheureusement, j’ai été contraint de quitter définitivement l’Afghanistan le XX/XX/XXXX, après que le journal pour lequel je travaillais, XXXXX, a publié un article qui a suscité de violentes manifestations. J’ai été arrêté avec d’autres salariés du journal, puis libéré au bout de quinze jours. J’ai dû fuir le pays avant d’être lynché par mes compatriotes. Ma fuite depuis l’Afghanistan a été longue et traumatisante. Je souhaite, par la présente lettre, demander votre protection.

Voici mon histoire :

J’ai eu ma licence de journalisme en XXXX à l’université de Kaboul. Le journalisme est pour moi non seulement un travail, mais aussi une passion. J’ai toujours su que c’était un travail dangereux, mais je considère que c’est une vocation, et que c’est mon devoir d’apporter des informations fiables et neutres à mon peuple. Aussi, ce travail m’a rapporté un salaire confortable, qui m’a permis d’aider ma famille.

De XXXX à XXXX, j’ai travaillé dans la production d’un programme d’actualité politique avec XXXXX et XXXXX. Je suis devenu journaliste libéral et j’ai eu l’opportunité de travailler avec de nombreux médias, y compris XXXXX, XXXXX et XXXXX (cf. cartes professionnelles jointes). Grâce à mon travail, je suis devenu une sorte de personnalité à Kaboul.

En tant que journaliste politique de télévision, je travaillais régulièrement sur des affaires sensibles. Je côtoyais des hommes importants dans mon pays, des politiciens, ministres, haut-gradés de l’armée afghane, juges, responsables religieux et les conseillers politiques des États-Unis et de l’OTAN. Le seul fait d’échanger avec ces personnes mettait ma vie en danger tous les jours.

Bien que plusieurs de mes reportages m’aient valu des soucis, deux d’entre eux m’ont causé des problèmes particulièrement importants :

Le premier a été diffusé sur XXXXX le XX/XX/XXXX. Il concernait l’implication de certaines personnes haut-placées dans le gouvernement dans des réseaux de trafic de drogues. Un membre du gouvernement a été condamné dans cette affaire et je sais que davantage de personnes haut-placées, et même certains acteurs de la communauté internationale à Kaboul sont impliqués et/ou au courant de cette affaire. Les informations que je détiens à cet effet sont donc très sensibles. Après la diffusion de cette émission, j’ai été victime de nombreux appels menaçants. Le XX/XX/XXXX, mon véhicule a été attaqué et criblé de balles lors d’une tentative d’atteinte à ma vie.

Le deuxième reportage qui m’a valu de nombreuses menaces de mort a également été diffusé sur XXXXX, le XX/XX/XXXX. En effet, dans cette instance, j’ai participé à la production d’une première émission sur les droits des femmes et la démocratie pour les femmes dans la province de Laghmân. Peu après la diffusion de cette émission, la conseillère des femmes de la Province de Laghmân a été assassinée par les talibans. J’ai préparé un deuxième reportage où j’ai interviewé sa fille. Nous avons directement pointé du doigt les talibans comme étant responsables de sa mort. J’ai eu très peur pour ma vie après la diffusion de ce deuxième reportage. Le XX/XX/XXXX, j’ai survécu à une tentative d’enlèvement où j’ai été sévèrement blessé à la tête (cf. cicatrices). Le XX/XX/XXXX, j’ai reçu des lettres menaçant de me tuer, et me nommant personnellement. 

Après la diffusion de ces deux émissions, je me suis mis à l’abri temporairement. Toutefois, j’ai jugé bien de revenir.

À mon retour en Afghanistan, j’ai commencé à travailler avec un nouveau journal quotidien, qui se dit « la voix d’une génération plus optimiste ». C’est un journal indépendant et démocratique qui vise à promouvoir la liberté d’expression et la paix en Afghanistan. J’étais motivé et me sentais tout à fait en accord avec ces buts. Malheureusement, le XX/XX/XXXX, mon journal a publié un article intitulé : « XXXXX ». Cet article dénonçait l’inaction de certains responsables religieux musulmans face aux atrocités commises par Daech et les talibans en Afghanistan, et a même suggéré une sorte de complaisance. Il mettait en cause la logique d’un « Dieu » qui accepterait le massacre d’êtres humains en son nom (chiites, homosexuels etc.), allant même jusqu’à trouver cette logique « folle ». Certaines phrases dans cet article ont été jugées très offensives et blasphématoires. Je reconnais que c’était très osé et que nous sommes allés trop loin. L’Afghanistan n’était pas prêt pour voir l’Islam mis en question de telle manière. L’article a suscité de nombreuses manifestations partout dans le pays et plusieurs membres de notre journal ont été arrêtés, y compris XXX, son auteur. Déjà dans le collimateur, et étant déjà un personnage public en raison de mes spots télévisés, j’ai été immédiatement arrêté. Le journal a fermé temporairement, et ils ont tout de suite remplacé l’article par un message d’excuses sur leur site web. 

Cet article a fait ravage dans le pays, et même le Président et le Conseil des Ministres se sont saisis de l’affaire. J’ai compris que ma chance jusque-là était épuisée. Quand bien même je n’étais pas l’auteur de cet article, j’y étais associé en tant que personnalité connue du journal. J’ai été libéré provisoirement au bout de quinze jours. Je ne pouvais pas rentrer chez moi, car les voisins étaient mobilisés contre moi. J’ai pris contact avec ma famille qui m’a conseillé de fuir le pays. Nous avons pris une quinzaine de jours pour préparer ma sortie du pays dans une discrétion totale. Ma famille m’a prêté l’argent nécessaire à ma fuite et je suis parti par voie terrestre avec un passeur, en traversant le Tadjikistan. Mon voyage vers la France a été long et douloureux. Quand je suis finalement arrivé en France, mon pays de destination, c’était le 14 août 2015. Je me suis tout de suite présenté à la préfecture du Rhône pour faire une demande d’asile.

Je ne peux pas rentrer dans mon pays parce que je suis associé à un article de presse considéré comme blasphématoire car il mettait en doute la logique de l’Islam et sa complaisance face aux massacres perpétrés au nom d’Allah. En tant que journaliste, j’ai déjà participé à des reportages qui ont gêné, impliquant des haut-gradés du gouvernement dans le trafic de drogues et de la criminalité, ou impliquant les talibans dans l’assassinat de responsables féminines. Toutefois, c’est ce dernier article, publié par un confrère d’un journal pour lequel je travaillais qui est allé trop loin et qui m’a obligé à fuir mon pays. Actuellement, une bonne partie de la communauté religieuse en Afghanistan appelle à notre exécution.

L’Islam est la religion officielle de l’Afghanistan. Le blasphème est interdit par la loi, et fait partie des crimes pour lesquels la charia est invoquée. La peine de mort peut être invoquée contre une personne responsable de blasphème. Bien avant que cet article soit publié, j’étais déjà identifié comme une personne non désirable, porteuse d’idées occidentales (whistle-blower). De nombreuses personnes en Afghanistan aimeraient mandater ma disparition, et j’ai déjà survécu à des tentatives directes d’atteinte à ma vie. Je crains donc à juste titre d’être assassiné en raison de mes opinions politiques et religieuses en cas de retour en Afghanistan aujourd’hui. Le fait que je sois un journaliste de télévision fait que je suis connu et reconnu dans mon pays, partout où les gens regardent la télévision. Je ne peux donc pas compter sur l’anonymat pour me cacher.

J’ai choisi de venir en France parce que je considère que c’est un pays qui partage mes valeurs de liberté d’expression et de démocratie. C’est dans ce pays que le 11 janvier 2015, des millions de Français sont descendus dans les rues pour défendre la liberté d’expression, pour dire qu’ils n’acceptaient pas que les journalistes soient tués pour leurs idées, et qu’ils refusaient que des personnes soient tuées par des terroristes au nom de Dieu.

C’est pour toutes ces raisons, Monsieur le Directeur, que je vous demande de bien vouloir me reconnaître la qualité de réfugié sur le fondement des articles L. 711-1 et L. 712-1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et de me convoquer dans vos services à l’aide d’un interprète en dari/pashtou (sinon en anglais) afin de répondre à toutes vos questions.

Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de ma plus haute considération.
 
XXX

1. 2 Photos d’identité
2. Autorisation provisoire au séjour
3. XXXXX
4. XXXXX
5. XXXXX
6. XXXXX
7. Copie d’une carte d’identité afghane (persan)
8. Copie d’une plainte portée à la police suite à l’attaque sur ma voiture
9. Carte professionnelle : XXXXX
10. Carte professionnelle (2) : XXXXX
11. Certificat de formation professionnelle XXXXX
12. Carte membre du Conseil de Journalistes d’Afghanistan
13. Photos de XXX lors d’une manifestation à Paris (30.08.2015)
 

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