Syrie : "Mon école a été bombardée"

23 Novembre 2015



Alors que de nombreuses personnalités politiques débattent des différentes perspectives sur le conflit syrien, la parole est très peu donnée à la population syrienne elle-même. Le Journal International est allé à la rencontre d'un couple de réfugiés syriens, vivant le conflit de l'intérieur depuis plus de quatre ans.


Crédit Jordi Bernabeu Farrús
Crédit Jordi Bernabeu Farrús
Aycha (le nom a été changé) et son mari sont arrivés en France durant l'été 2015. Malgré leurs difficultés à parler de ce qu'ils ont vécu, tous les deux ont accepté de témoigner, sous condition de rester anonymes.

« Il y avait des espions du gouvernement partout »

Aycha explique qu'avant 2011, la vie en Syrie était « normale ». « On ne pouvait pas parler ou agir librement, mais on allait au travail, à l'université, à l'école. On pouvait aller de partout, mais il y avait des restrictions. » En 2011, le printemps arabe touche le pays: la révolution éclate. Les Syriens descendent dans les rues et manifestent pour leurs libertés.

Les autorités commencent alors à arrêter des gens. « Il fallait toujours faire attention, il y avait des espions du gouvernement partout », explique Aycha. La tension monte alors dans le pays, et quelques mots suffisent désormais pour se voir incarcérer ou torturer. 

Les revendications ne cessant pas, l'armée réprime les contestataires au moyen d'armes à feu. Selon Aycha, les manifestants ont continué de protester pacifiquement pendant un an, puis ont fini par également s'équiper en armes. « C'était pour se défendre. Je pense que c'est juste », déclare la jeune femme, avant d'ajouter qu'elle déteste la violence. « Que feriez-vous si on avait arrêté votre frère simplement parce qu'il a réclamé plus de libertés ? »

L'accès à l'éducation

Un problème important et pourtant peu évoqué est celui de l'éducation. Depuis 2012, plusieurs écoles ont été détruites ou converties en bases militaires. Trois ans plus tard, beaucoup d'enfants syriens ne savent ni lire ni écrire. L'association Humanium, s'alarme de ce risque de « génération perdue », alors que l'éducation semble perçue comme un luxe plus que comme une priorité. 

Crédit Freedom House
Crédit Freedom House
Aycha enseignait l'anglais dans une école. Le problème de l'éducation la concerne donc directement. Suite à un tir de rocket, l'école où elle travaillait a été détruite. Elle raconte : « ils (NDLR : les forces militaires d'Al-Assad) ont bombardé l'école parce qu'ils soupçonnaient que des opposants se cachaient à l'intérieur. Mais ils n'en savaient rien. Ils ne savaient pas si c'étaient des opposants ou des civils. […] Il y avait des enfants, des instituteurs. Deux enfants sont morts. J'ai dit aux enfants de quitter la classe parce que les avions militaires étaient toujours dans le ciel. Ils ne m'écoutaient pas. Ils étaient terrorisés. » Elle tente de décrire le chaos qui a suivi l'explosion, la « colonne de fumée », la confusion : « on ne pouvait même pas savoir où la rocket avait explosé précisément. » Une situation « indescriptible à décrire à quelqu'un qui ne l'a pas vécu lui-même ».

« Ça se passait comme ça presque tous les jours, affirme-t-elle. Je n'ai pas décidé de quitter la Syrie parce que j'ai vécu un événement horrible, ni à cause des bombardements. […] Mon école a été bombardée. Je voulais un travail ».

« Le peuple syrien a aujourd'hui deux ennemis »

Lorsqu'on l'interroge sur son avis quant au rôle que l'Occident devrait jouer dans le conflit, elle répond sans aucune hésitation. « Tout d'abord, il faut arrêter le gouvernement d'Al-Assad. Seulement le gouvernement, parce que beaucoup de personnes sont contraintes de rejoindre son armée. Ils ne sont pas responsables. »

Elle souligne également l'importance que ce soit le peuple syrien qui prenne le pouvoir, sans ingérence de la Russie, de la Chine, ou de l’État Islamique. « Mon mari et moi-même sommes musulmans et nous sommes contre la violence. Nous sommes contre Daech. Comme tous les Syriens. Ce sont des tueurs. […] Al-Assad a créé Daech. »

Nous abordons ensuite les controverses liées à un renversement précipité d'Al-Assad, notamment sur le risque d'éliminer un opposant conséquent de l’État Islamique. « Je ne suis pas politicienne » rappelle la professeure, qui se dit totalement « dépassée » par la situation.

Crédit Freedom House
Crédit Freedom House
Par la suite, Aycha refuse de parler du voyage jusqu'à l'Europe. Elle ne se sent pas capable d'évoquer ces souvenirs traumatisants encore trop récents. Aujourd'hui, elle et son mari vivent en France dans l'attente d'une réponse à leur demande d'asile. Tandis que lui cherche du travail, elle tente d'apprendre le français. Tous deux s'accordent à dire qu'ils souhaitent la paix en Syrie pour pouvoir rentrer chez eux au plus vite.

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Alexis Demoment
Rédacteur en chef du Journal International et étudiant à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon.... En savoir plus sur cet auteur