Turquie : Une prison gay « contre les discriminations »

19 Février 2015



Le ministère de la Justice a lancé la construction d’une prison réservée aux LGBT à côté d’Izmir, la 3ème ville du pays à l’ouest de la Turquie. Cette décision, quelque peu surprenante, est censée répondre aux problèmes de discrimination que subissent les personnes lesbiennes, gays, bi et trans dans les prisons turques. Toutes les personnes LGBT arrêtées et condamnées à de la prison seront incarcérées dans cette nouvelle enceinte.


Crédit Anaïs Audibert et Simon Druart
Crédit Anaïs Audibert et Simon Druart

Aujourd’hui, la vie des détenus LGBT dans les pénitenciers turcs ressemble à un calvaire. Ces personnes sont souvent soumises à des violences physiques et psychologiques ainsi qu’à un harcèlement constant de la part des autres détenus ou des gardiens de prison. Très souvent, ces personnes finissent dans des cellules de confinement après avoir obtenu un certificat médical délivré par des psychiatres ou des médecins, attestant d’une maladie mentale ou physique, les empêchant d’être détenus dans les mêmes conditions que les autres.


Un jugement de la Cour européenne des droits de l’homme

En 2012, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé coupable la Turquie de discrimination en raison de sa politique d’isolation des LGBT dans les prisons. Cette décision a obligé le ministère de la Justice à prendre en compte plus sérieusement la problématique. Seulement, la solution qu’il a adopté est quelque peu originale : ils ont choisi la construction d’une prison spéciale, réservée exclusivement aux LGBT. « Leur argument est de mieux protéger les détenus LGBT. Actuellement, les LGBT se plaignent de ne pas pouvoir utiliser tous les services de la prison, car ils sont séparés des autres pour leur sécurité », nous confie un volontaire du journal LGBTI News Turkey. Dès sa livraison, la prison accueillera toutes les personnes lesbiennes, gay, bi et trans incarcérées sur l’ensemble du territoire turc.


La « prison rose »

Le choix du gouvernement a soulevé de nombreuses critiques de la part des associations de défense des droits homosexuels. Celles-ci dénoncent une politique discriminatoire qui ne fait que repousser le problème. Elles s’opposent à une séparation de fait des personnes LGBT au risque de légitimer et d’institutionnaliser encore plus les discriminations. « Cela traduit bien l’incapacité du gouvernement à aller à la racine du problème de discrimination en Turquie. Il est plus difficile de changer une homophobie et transphobie répandue dans l’ensemble de la société que de construire une prison » nous explique notre volontaire, sous le nom de Zeynep, de LGBTI News Turkey.


De plus, les associations soulèvent de nombreux problèmes liés à ces futures incarcérations. Les personnes emprisonnées à Izmir verront leur orientation sexuelle révélée au grand jour. Aujourd’hui, beaucoup d’homosexuels préfèrent taire leur orientation du fait d’une société encore très homophobe. Ce coming-out forcé pose la question des possibilités de réinsertion à la sortie de la prison d’Izmir. Il leur sera en effet plus difficile de trouver un travail et de se réintégrer dans leur vie sociale et familiale. L’incarcération pose aussi des problèmes pratiques. Les proches seront obligés de se déplacer jusqu’à Izmir pour les visites. Les personnes LGBT ne bénéficieront plus des prisons de leur secteur.


Les mauvaises conditions des prisons turques et une homophobie généralisée

Au fond, la construction de cette prison rose pose une question plus générale sur les conditions d’incarcération et sur l’homophobie ambiante en Turquie. En effet, celle-ci n’est pas propre aux centres de détentions, mais à l’ensemble des couches de la société. En prison, elle est exacerbée par des conditions matérielles précaires et par un manque de formation des gardiens à la problématique LGBT. 


Malgré cela, la nouvelle intéresse peu en Turquie. La décision de construire cette prison n’a d'ailleurs été que très peu commentée dans la presse turque. Les discussions se sont limitées à quelques groupes de la société civile et aux médias de l’opposition. « Les commentaires se sont limités à des groupes LGBT et de défense des droits dans les institutions judiciaires. Les médias, qui ne sont pas pro-gouvernement, en ont un peu parlé. Nous (les associations, NDLR) faisons un effort pour essayer de mettre en avant la problématique ».


De manière générale, c’est toute la société turque qu’il conviendrait d’éduquer aux questions LGBT et à la lutte contre les discriminations. De ce côté là, bien que la situation évolue lentement, il semble qu’il y ait du positif. Notre volontaire de LGBTI News Turkey nous confirme : « Bien qu’il y ait encore de la discrimination et des meurtres liés à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre, il y a des points qui s’améliorent. Des décisions de justice sont rendues en faveur des LGBT et les discussions avec les politiciens ou les municipalités sont de plus en plus fréquentes ». Ces propos donnent de l’espoir pour le futur des populations LGBT au sein de la Turquie du XXème siècle.


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Valentin Berthoux
Etudiant en master de sciences politiques à l'Université Autonome de Barcelone. Je m'intéresse à la... En savoir plus sur cet auteur